Agnès Varda ou le bonheur cruel

18 Déc

Filmer le bonheur

Certes, le bonheur est ineffable : il se heurte à la limite du souvenir ainsi qu’à l’insuffisance du langage à le retranscrire. Est-ce également le cas du langage filmique ? Le cinéma est-il apte à traduire le sentiment de plénitude propre au bonheur sans tomber dans le mièvre et l’insipide ?

La nature offre un cadre paradisiaque tout à fait propice à l’épanouissement du bonheur, qui prend souvent la forme d’un émoi ou d’une idylle amoureuse : Bergman dans Monika, tout comme Godard dans Pierrot le fou, et bien sûr Jean Renoir dans Partie de campagne, font évoluer leurs personnages dans un tel cadre. Mais, même dans ces brefs instants édéniques, comme le fait dire Max Ophuls à son narrateur dans Le Plaisir, « le bonheur n’est pas gai », car le ver est déjà dans le fruit et le malheur imminent.

Si filmer le bonheur semble donc être une gageure, certains réalisateurs n’hésitent pourtant pas à le mettre en scène, comme F. W. Murnau qui, dans Tabou, filme le bonheur de manière quasiment documentaire, ou Agnès Varda qui, dans Le Bonheur, aborde la question d’un point de vue moral et critique.

Varda et « Le Bonheur »

Le Bonheur, son premier long métrage entièrement en couleurs, est un film important dans la carrière d’Agnès Varda. Réalisé en 1964, le film est interdit aux mineurs lors de sa sortie en salles un an plus tard. Quatre ans avant mai 68, l’opinion publique lui reproche son manque de parti pris moralisateur. Il reçoit en outre un blâme de l’Eglise catholique ainsi qu’une recommandation de l’Eglise protestante. « Superbement choquant », comme il s’est vu qualifier par un critique de l’époque, le film n’en remporte pas moins deux récompenses prestigieuses : le Prix Louis Delluc et l’Ours d’Argent au Festival de Berlin. Œuvre libre, dérangeante, elle témoigne surtout de la maîtrise de cette « ciné-peintre » hors normes.

Varda y met en scène un menuisier (François) qui goûte les joies simples du bonheur familial auprès de Thérèse, sa femme, et de ses deux enfants. Il rencontre alors une autre femme, une postière prénommée Emilie. Toujours très amoureux de sa femme, il ne veut ni se priver, ni se cacher, ni mentir… François papillonne, goûte aux multiples saveurs de la vie et croit que « le bonheur s’additionne ». Et , de fait, il cumule les bonheurs : menuisier, père, mari puis amant heureux… Le bonheur que Varda dépeint ici est un bonheur simple, lumineux, vivifié par une palette de couleurs impressionnistes, qui rappellent celles des Renoir père et fils.

Elle se réfère d’ailleurs très clairement à Jean Renoir, en citant dans son film cette phrase prononcé par Paul Meurisse dans Une partie de campagne, qui résume à elle seule tout le propos du film : « Le bonheur, c’est peut-être la soumission à l’ordre naturel. ». Ce faisant, elle reprend, en la variant, l’idée déjà présente dans son premier court-métrage, La Pointe courte (1954), selon laquelle le bonheur, pour être naturel, est foncièrement amoral.

Le bonheur selon Varda

Si « le bonheur, ça ne se dit pas (…) le bonheur c’est la grâce, une espèce de joie de vivre, un cadeau, une capacité à être heureux», quelle part tient donc la recherche du plaisir dans l’équation du bonheur ? Le philosophe Jean Salem, qui travaille justement sur l’épicurisme et la pensée du plaisir, saura certainement nous en dire plus lors de la séance consacrée au film… et prolonger ainsi la réflexion de Varda et Demy sur leur couple et le bonheur…

Rendez-vous jeudi 19 décembre, à 19h30, pour votre Cin’Eiffel !

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Une Réponse to “Agnès Varda ou le bonheur cruel”

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  1. Ces acteurs qui chantent | Cin'Eiffel - 12 septembre 2014

    […] avec de grands réalisateurs internationaux tels que les frères Taviani (Le Soleil même la nuit), Agnès Varda (Kung-Fu Master), Michel Gondry (La Science des rêves) ou Lars Von Trier (Antichrist, Melancholia, […]

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