« Top of the lake » : la noirceur lyrique de Jane Campion au sommet

14 Jan

Voici, s’il en était besoin, 5 raisons de s’intéresser de près à la mini-série diffusée sur Arte en novembre dernier d’une réalisatrice au meilleur de son art :

1 / Un nouveau format

Palme d’or au festival de Cannes pour La Leçon de piano en 1993, Jane Campion débarque à la télévision avec un projet qu’elle qualifie d’irréalisable au cinéma. Elle précise, dans une interview avec Olivier Joyard pour Les Inrockuptibles, qu’elle a « cherché à jouer sur la frontière entre l’intensité et l’intimité, en gardant de la place pour une certaine lenteur ». La réalisatrice raconte avoir été séduite par ce format en regardant la série Deadwood : « Je me suis demandé comment utiliser cette liberté d’expression pour explorer des personnages dans le contexte du genre policier. La segmentation en 6 épisodes m’est apparue évidente ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Campion a été bien inspirée.

2/ Une intrigue déconcertante

Écrite avec le scénariste Gerard Lee, l’histoire débute avec la disparition de Tui, une enfant de 12 ans, enceinte, près du lac Wakatipu. Robin Griffin, une inspectrice de la brigade des mineurs, revient alors dans sa ville natale pour sauver la jeune fille, avec l’aide de l’inspecteur Al Parker. L’enquête va rapidement se diriger vers un campement de femmes récemment installé, s’écartant alors du polar classique pour s’engager sur un sentier plus mystérieux.

3/ Le jeu saisissant des acteurs

Dans sa série, Campion fait se croiser acteurs de cinéma et figures du petit écran. Pour son premier rôle principal, Elisabeth Moss – la « Peggy Olson » de Mad Men – s’en sort plutôt bien en flic obligée de marcher dans les traces d’un ancien traumatisme. Aux côtés de cette jeune femme vaillante et fragile dont toutes les défenses volent une à une en éclats, Holly Hunter, l’actrice trop rare de La Leçon de piano et muse de la réalisatrice, campe avec un irrésistible humour à froid la gourou d’une communauté de femmes, et Peter Mullan – habitué des films de Ken Loach – interprète magistralement un des personnages les plus menaçants, Matt Mitcham, baron de la drogue, père tyrannique et ancien hippie à la tête de la petite communauté.

L’actrice Holly Hunter alias JG dans Top of the lake

4/ Un cadre grandiose propice à l’étrangeté

Une légende maorie raconte qu’au fond des eaux glaciales du lac Wakatipu repose le cœur d’un démon qui bat. Celui de Matau, géant brûlé dans son sommeil qui aurait ensuite donné la forme de l’étendue d’eau. Lake Top, la petite ville perdue entre lac et montagnes offre un cadre à la fois magnifique et anxiogène au récit. Le choix de cet écrin montagneux au sud de la Nouvelle-Zélande – où sont aussi tournées les trilogies du Seigneur des Anneaux et du Hobbit –, permet à Campion – à l’image de David Lynch –  d’explorer les eaux noires qui suintent au cœur des mondes les plus lisses. Cette région représente un idéal de bonheur et d’harmonie pastorale : comme chez les poètes romantiques, dont elle est une lectrice assidue, le retour à la nature, l’isolement, loin du bruit des villes, lui semblent un voyage salutaire… mais aussi une quête illusoire, une nouvelle source de tourments : « On vient chercher la pureté, la sérénité, mais nos névroses nous suivent partout où nous allons. Et plus nous nous approchons d’un monde en paix, plus elles nous semblent douloureuses ».

5 / Des influences marquées et des thèmes puissants

Top of the Lake est un puits de références et de clins d’œil : en premier lieu, comme évoqué plus haut, à la série de David Lynch, Twin Peaks, avec une enquête policière assez peu réaliste, prétexte à explorer une petite communauté en apparence paisible mais qui recèle un certain nombre d’inquiétants secrets. Le formalisme tiré à quatre épingles de l’inspecteur Al Parker n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de l’agent spécial du FBI Dale Cooper… Campion s’inspire également de la danoise The Killing, tout autant que de Milleniumdans laquelle, écrit-elle, « la violence faite aux femmes n’est pas une simple péripétie », ce qu’elle a voulu retranscrire dans Top of the lake afin « qu’on en ressente le poids et la douleur ».

Par ailleurs, avant d’en venir au cinéma, Jane Campion a étudié la peinture et, parmi les innombrables sources de sa série, elle cite Les Bergers d’Arcadie, de Nicolas Poussin, qui illustre une fameuse locution latine, Et in Arcadia ego – « Moi (la Mort), je suis aussi en Arcadie (le pays des délices) ».

Et in Arcadia ego (deuxième version),1638-1640, de Nicolas Poussin

Elle l’avait fortement à l’esprit en développant un des segments les plus étranges de son récit, l’histoire d’une colonie de femmes qui s’installe dans un somptueux écrin de verdure au pied des montagnes. Ces femmes vivent dans des conteneurs, et leur petit coin de paradis, justement baptisé « Paradise », n’est pas à l’abri des ondes macabres. Tribu d’« anciennes combattantes de l’amour », souvent dans la force de l’âge, qui forment un genre de chœur grec démantibulé, emmené par la pseudo-Pythie, JG, elles ont atterri là, lestées de leur passé douloureux, parce que la société ne leur convient pas et qu’elles ne lui vont pas non plus. La réalisatrice se dit « curieuse de ces femmes qui se construisent une vie en marge, dans l’affirmation de leur liberté. J’ai envie de les filmer car je suis comme elles… » . La série possède donc clairement une dimension féminine et féministe, servie par le talent de Campion à filmer des femmes souvent victimes de la violence d’une société patriarcale. Mais les hommes de Top of the lake ne sont pas en reste : complexes et torturés, figures d’un monde archaïque, ravagés par leurs pulsions, absorbés par leurs trafics et affolés par ces femmes qui débarquent dans leur contrée reculée, eux aussi vivent plus ou moins en tribu, sous la coupe d’un patriarche aussi violent qu’attachant.

Pour sa première incursion dans le genre de la série, Jane Campion livre une œuvre moderne et déroutante, à la fois cocasse et anxiogène, un polar totalement hypnotique marqué du sceau de la cinéaste : un imaginaire fécond et un humanisme vibrant.

Seule femme à avoir décroché la Palme d’Or, la réalisatrice présidera cette année le 67e Festival de Cannes.

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  1. Les secrets de Broadchurch cliff | Cin'Eiffel - 4 février 2015

    […] scènes, l’étrangeté de l’atmosphère à mi-chemin entre Les Oiseaux d’Hitchcock et Top of the lake de Jane Campion, les réminiscences de romans de Daphné du Maurier, Margaret Drabble ou des […]

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