En passant

Répulsion : un oeil sur l’intérieur, fissuré

14 Fév

Repulsion oeil

La projection de Répulsion de Roman Polanski a été l’occasion, ce jeudi 13 février, d’une très belle soirée à Cin’Eiffel ! Vous étiez un peu plus de 50 à pénétrer l’intimité de Carol Ledoux, magistralement interprétée par Catherine Deneuve, et à découvrir son univers inquiétant (cette expression étant un euphémisme !)!

Au fur et à mesure du film, nous assistons au repli sur soi de Carol et à sa réclusion, de plus en plus radicale, dans l’appartement : comme la vue privilégiée qu’elle a sur le couvent en face de chez elle, Carol vit à l’écart de la société, privée de presque tout lien social (dès la moitié du film, elle ne se rend plus à son travail, qui demeurait son seul ancrage dans une forme de communauté et de vie, même si elle y était la plupart du temps absente – la tête ailleurs…). L’appartement, dans lequel elle vit avec sa soeur Helen (interprétée par Yvonne Furneaux), et que son amant (Michael) s’approprie trop et sans raison et trop rapidement à son goût (il y laisse, dans la salle de bains notamment, ses effets personnels), prenant de fait sa place auprès de la seule personne qu’elle aime, devient alors le lieu de la manifestation de ses angoisses et de ses fantasmes. L’appartement sera l’espace à partir duquel elle se déconnectera du monde et qui l’isolera définitivement. Cet appartement ne sera alors plus que le prolongement, dans l’espace (et un espace de plus en plus néantisé), de l’esprit de Carol.

L’appartement (qui, dans un jeu remarquable d’ombres et de lumières, plongera progressivement dans le noir) incarne en effet la projection mentale de Carol, à tel point que celui-ci, petit à petit, perd sa fonction utilitaire et sociale d’espace de vie pour ne devenir que la manifestation subjective de l’esprit de Carol – propice à l’expression de toutes ses projections mentales. On accède alors à un espace dématérialisé, en dehors de tout quotidien : un espace sans vie où, au sens propre, tout y pourrit, du lapin à la pomme de terre, en passant par les deux hommes que Carol aura tués.

Répulsion

Mais Répulsion, c’est aussi l’histoire d’une intrusion et d’une attraction, une histoire traumatisée de la sexualité : un oeil sur l’intérieur, fissuré.

Le film s’ouvre sur l’oeil de Carol, grand ouvert, semblant épié, peut-être apéuré ; il s’achève sur le même oeil de Carol, que l’on voit sur une photo de famille, le regard dans le vide, son père non loin de là… Ce père, image de l’homme, qui semble être la grande histoire de Répulsion, sinon le traumatisme exclusif de la fille devenue jeune femme.
Ce père, cette représentation de l’homme, que l’on reconnaîtra, tout au long du film, sous les traits de Michael, sous ceux du propriétaire, ou encore sous ceux de la vision fantasmée de cet homme qui, la nuit, vient la violenter (et qu’elle semble attendre) ; mais cette représentation symbolique de l’homme se cache également dans la vision des fissures, que ce soit sur le trottoir ou sur les murs, de plus en plus grandes, de plus en plus profondes.
Le symbole masculin est présent partout, jusque dans les objets, désincarnés et défonctionnalisés, déréalisés, pour ne plus révéler que leur fonction suggestive : le maillot de corps de Michael (que Carol veut d’abord jeter dans la poubelle, avant d’en sentir l’odeur, puis de le laisser tomber sur le sol – on retrouvera ce même maillot, plus tard, à plusieurs reprises, comme objet d’une attirance / répulsion), la carte postale figurant la tour de Pise (qui sera déchirée), le rasoir (qui servira à tuer), la biscotte (cassée). Tout acquiert une dimension phallique : compliquée, contrariée.
De même, le lapin mort, comme les deux corps sans vie des deux hommes, pourrit dans une assiette, la tête coupée. Ce dont il est question, c’est bien du vécu, du ressenti de la sexualité, de son histoire même : à la fois rejetée et attirante, tout à la fois inquiétante, traumatisante et force de vie. Car si Carol se refuse toute relation amoureuse (même avec le gentil et sincère Colin), si, a fortiori, elle dénie toute réalité au sexe, elle ne cesse d’en avoir envie, ce qui resurgit dans ses fantasmes. Dans cette contradiction se loge une forme de folie. Et de solitude.

Il n’est pas innocent non plus, dans ce rapport ambigu à la sexualité, que l’une des représentations et visions sécurisantes de Carol soit le couvent – et les soeurs (des vierges) – situé en face de l’une des fenêtres de l’appartement. Les cloches, en particulier, qui viennent de l’extérieur et qui donnent une réalité au monde, sont un repère et un réconfort pour Carol, au contraire des horloges à l’intérieur de l’appartement, et de leurs tic-tacs, qui annoncent un climat d’urgence et d’insécurité.
Mais si les soeurs ont fait voeu de chasteté, si l’homme est physiquement absent de ce lieu, sa représentation (Jésus notamment) ne l’est pas : il est bien question ici d’une absence omniprésente, d’une représentation qui manque et que l’on doit imaginer ; de même Carol est obsédée par le sexe, et la possibilité même de relations sexuelles, qu’elle refuse, mais qu’elle n’a de cesse d’appeler de ses voeux…

Répulsion est un très grand film. La bande-son, travaillée dans le détail, lui confère son étrange atmosphère, son inquiétude existentielle. Il est bien le long-métrage qui posa les bases des thématiques chères à Polanski.
Ce qu’on a appelé la trilogie des appartements se poursuivra avec Rosemary’s baby et Le Locataire.

Benoît N.

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