Nymph()maniac : récit sexualisé d’un retour sur soi

20 Fév

 La parenthèse dans laquelle

nymphomanie + mythomanie = mythologie…

(partie 1)

Nymph()maniac_photo affiche

Nymph()maniac (Nymphomaniac), typographié avec une parenthèse entre « nymphe », divinité féminine de la mythologie (mais aussi petites lèvres de la vulve), et « maniac », dérivatif de manie, à savoir la folie, mais aussi la pathologie, est le dernier film, en 2 volumes, du réalisateur danois Lars von Trier.

Synopsis

La folle et poétique histoire du parcours érotique d’une femme, de sa naissance jusqu’à l’âge de 50 ans, racontée par le personnage principal, Joe, qui s’est auto-diagnostiquée nymphomane. Par une froide soirée d’hiver, le vieux et charmant célibataire Seligman découvre Joe dans une ruelle, rouée de coups. Après l’avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures et l’interroge sur sa vie. Seligman écoute intensément Joe lui raconter en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en incidents de parcours.

Une parenthèse : littéralement et dans tous les sens
nymphomaniac_photo affiche

Affiche annonçant le film de Lars von Trier

Le programme et le projet du film, que les teasers et les rumeurs précédents sa sortie ont très certainement desservis quant à ce qu’il exprime fondamentalement et plus intelligemment, sont logés dans cette parenthèse : à la fois un lien et une pause, comme le temps possible de la narration, du récit, de la mythologie en train de naître. Cette parenthèse dans le titre va, en tout cas, constituer le fil conducteur de notre interprétation.
Une parenthèse que l’on peut comprendre en de nombreux sens, plus complémentaires et enrichissants qu’antinomiques :

  • comme un lien et une pause donc, comme un souffle et une respiration : la parenthèse est tout à la fois mouvement de retenu et d’expulsion, de concentration et d’expiration ;
  • mais aussi comme un refuge, salvateur et protecteur, autorisant la digression. Ce refuge peut être entendu évidemment comme le lieu de la réparation, tant physique que morale. La parenthèse serait alors la trace sémantique de ce que, spatialement et dans l’agencement temporel du récit, représente l’appartement depuis lequel Joe, juste agressée et recueillie par Seligman, raconte son histoire ;
Nymphomanic chambre

La chambre comme refuge, lieu de la réparation

  • comme un suspense – dérivatif du point précédent : une suspension. La parenthèse coupe un récit (elle vaut pour un « etc. ») et, souvent, dans une citation, se remplit de points de suspension : ce sont alors les épisodes ou les chapitres d’une vie, oralement reconstitués, et sur lesquels l’artiste-réalisateur posent des images. Mais la suspension, le remplissement, c’est aussi le sexe, puis le sperme, dans la bouche, ou encore le plaisir de l’homme que l’on retient là ; c’est donc, en ce sens, le pouvoir de la femme sur la virilité ;
  • comme le lieu de la fugue (la comparaison musicale est fortement présente dans le film, avec notamment des références à Schubert et à Bach) : cette fugue est un hors temps, un aparté, un espace d’exception ou de marge dans la continuité des lieux, et, de cette façon, une sorte de réappropriation de soi après une course systématique vers la mort, dont Joe, depuis son enfance semble-t-il, a réchappé malgré sa mise en danger permanente ;
  • comme une bouche aussi : la parenthèse, ce sont en effet les lèvres de cette bouche de laquelle sort l’histoire, comme un douloureux accouchement, et comme une révélation de soi et à soi. La nymphe utilise son organe-bouche pour dire (confesser) sa vie sexuelle, évoquer ce sexe (et la recherche du plaisir concomittant) qui, croit-elle, la définit et la soumet en propre. La bouche est le lieu de toutes les mythomanies, de la création, réel ou non, d’un personnage : le personnage de Joe, raconté à Seligman, est expulsé de là. La bouche se subsitue alors, dans la reconstitution, au sexe qui ne procure plus le plaisir attendu (on se rappelle la dernière phrase du volume 1, dite par Joe : « Je ne ressens plus rien »). Et la bouche dit cette folie (cette pathologie de la nymphomanie) qu’incarne le sexe de Joe, tout en appel de plaisir et devenu insensible ;
Nymphomaniac la bouche

La bouche, organe de substitution du plaisir s’absentant du sexe

  • comme une féminité, voire une fécondité contrariée : la () n’est pas le o, rond et circulaire, parfait. Il manque quelque chose au signe de la parenthèse pour qu’il soit refermé sur lui-même, pour que la boucle soit bouclée – et la bouche fermée, contentée. La parenthèse est porteuse d’un manque fécond ;
  • mais cette parenthèse est aussi et surtout, enfin, à la toute fin, une rupture, une fracture, et donc une nouvelle possibilité : une croyance, une espérance, une foi (la référence religieuse est omniprésente dans le film). Car la parenthèse est un signe qui, s’il enclôt, n’est donc pas refermé sur lui-même. L’ovale n’est pas achevé dans la parenthèse : en cela, elle symbolise à la fois le manque et la richesse – celle de l’ouverture, d’un ailleurs, d’une utopie presque (la possibilité, en tout cas, d’une vie autre) : la différence est inscrite dans la parenthèse.  Celle-ci peut alors être entendue comme une promesse de possibilité ; sur un plan de réalité, elle est donc un équivalent de la virtualité : la parenthèse contient et comprend, retient, s’ouvre et permet l’épanchement… Elle trace et retrace une vie, tout en projetant vers l’avenir possible.
() : possibilité et moment d'une autre vie, donner corps à un nouveau récit

() : possibilité d’une autre vie, donner corps à un nouveau récit

Ainsi, en retrait du texte, incitant à la digression, la parenthèse n’en constitue pas moins un point d’accroche, de démembrement et de défilement… Elle constitue, dans l’oeuvre et à l’oeuvre, un lien irréductible entre passé et futur, entièrement inscrite dans un présent en train de se dire, de se synthétiser, et donc, de se raconter. Car cette vie, celle de Joe, a besoin d’être dite pour exister.
Dans toute cette polysémie, il nous semble voir un point commun, un élément synthétique et fédérateur, un fil conducteur : le retour sur soi. Celui qu’effectue Joe, dans une sorte de variation intime et érotique du « Connais-toi toi-même » socratique. Ou plutôt de ce « Connais-toi toi-même » originel, inscrit sur le mur du temple de Delphes, et repris par le philosophe athénien – mur hypothétique et abstrait ici, théorique, qui, néanmoins, rappelle les murs de la chambre sur lesquels Joe puise l’imagination de son récit et les titres de ses chapitres…
Ainsi, Joe, magistralement interprétée par Charlotte Gainsbourg (égérie trierienne et jusque-boutiste, radicale et malmenée) et par la jeune Stacy Martin (non moins remarquable dans ce premier rôle notoire et glissant), raconte son histoire de sa sexualité à Seligman, qui l’écoute de façon bienveillante comme un Socrate anachronique, mais des temps modernes, qui la ferait accoucher de ce qu’elle est, par delà bien et mal.
Quoi qu’il en soit de cette interprétation, Joe, pendant 4 heures et 8 chapitres, va se raconter, se chercher, s’analyser. C’est de sa bouche que sortira le film…
A suivre…

Bande annonce de Nymph()maniac :

Benoît N.

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