Les visages de Persona : voiles de l’incommunicabilité

8 Mar

Vous étiez 70 spectateurs présents jeudi 6 mars 2014 pour la projection du chef d’oeuvre d’Ingmar Bergman, Persona.
Hasard de l’actualité, une double rétrospective Bergman a lieu, en ce moment même, à Paris : au Nouveau Latina et au Champo. Pour ceux qui souhaiteraient prolonger la séance proposée par Cin’Eiffel et découvrir d’autres films du réalisateur suédois, voilà une belle occasion !

Alma et Elisabeth : identités troubles

Alma et Elisabeth : identités troubles

Persona est un film de 1966, dans lequel Bergman pose et développe les thèmes essentiels de son cinéma. On peut le comprendre ainsi comme une matrice de sa filmographie, dans laquelle se condensent, dans une intensité et une originalité inépuisables, son esthétique et sa philosophie.
Le double, les troubles de l’identité (jusqu’à la schizophrénie), la maternité (et, plus largement, la parentalité), mais aussi la création (cinématographique, théâtrale), l’amour et la haine, le questionnement sur la violence d’une société qui exclut ses individus comme l’interrogation sur la nature d’une humanité malade sont quelques unes des thématiques bergmaniennes, particulièrement présentes dans Persona. Mais le thème principal, celui qui recoupe et synthétise finalement tous les autres, qui leur donne sens et unité, est sans doute celui de l’incommunicabilité, sous toutes ses formes.

L'enfant devant le protrait flou de sa mère : Elisabeth

L’enfant devant le protrait flou de sa mère : Elisabeth

Persona est une oeuvre profonde où fond et forme sont dans une adéquation totale. Du prologue expérimental (montage d’images et de scènes presque subliminales, qui plantent le décor, et que l’on retrouvera, toutes, sous une forme ou une autre, durant le film ; sans oublier la présentation de l’enfant, face au portrait flou de sa mère, tour à tour sous les traits d’Elisabeth et d’Alma, distinctes et confondues à la fois), à la brisure nette de la fin, une fois la boucle bouclée (et comme pour assumer, une dernière fois, la mise à distance du spectateur par rapport à l’histoire qui vient de lui être racontée), il n’est question que de transfert d’une personnalité à une autre, de confusion des identités, du trouble des échanges. Jamais en phase l’une avec l’autre, jamais présentes ensemble au même moment, en perpétuel décalage, Elisabeth et Alma campent dans un échange dissymétrique, à l’écart irréductible.
Qui est qui, qui est dans qui, qui parle et qui écoute vraiment, qui s’exprime dans la parole proférée, qui aime qui et qui est aimé de qui ? Mais aussi : à qui appartient ce visage, quelle est la part d’Alma dans Elisabeth et d’Elisabeth dans Alma ?

L'enfant devant le visage flou de sa mère : Alma

L’enfant devant le visage flou de sa mère : Alma

Les visages (constamment plongés dans l’ombre, voilés, dissimulés), comme des reflets de l’infini et de la radicale altérité que les mains rendent charnelles mais non moins problématiques, expriment l’impossibilité d’une communication dans ce temps et cet espace : seule la création, semble nous prévenir Bergman, pourra sauver Elisabeth et Alma (magnifiquement interprétées par Liv Ullmann et Bibi Andersson), et rendre l’amour à une humanité cassée. Si l’amour est possible, c’est au-delà de notre monde, de notre quotidien ou contemporain, par delà notre temps et notre espace historiques ; la création semble devenir le seul refuge pour aimer véritablement et trouver son identité : il semble être le seul recours.

Jeudi 13 mars 2014, Cin’Eiffel vous proposera, pour poursuivre cette réflexion sur les brisures et les confusions de l’identité, et continuer à « réfléchir » cette irréductibilité et intimité propres que constitue le visage, Mulholland Drive de David Lynch.

Ugo Batini, philosophe, animera cette soirée.

Benoît N.

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