En passant

Le Goût de la liberté

13 Juin

Le Goût de la cerise, d’Abbas Kiarostami, Palme d’or 1997 au festival de Cannes, que nous avons projeté à Cin’Eiffel le jeudi 5 juin, est une ode à la liberté : ou, plus exactement, à la liberté de penser, condition nécessaire pour qu’un homme vive pleinement une vie d’homme.

Monsieur Baadi, la quarantaine aisée, sillonne à bord de son Range Rover la banlieue en construction/destruction de Téhéran, à la recherche d’un homme qui voudra bien, le matin venu, jeter 20 pelletées de terre sur la tombe qu’il a creusée et dans laquelle il reposera. Il tourne en rond sur ces routes poussiéreuses accidentées, et en chantier, comme une voiture d’enfant sur un circuit miniature : Kiarostami, par ce procédé, invite le spectateur à prendre du recul par rapport à l’image, ou à la réalité, qui nous est montrée (la fin documentarisée sur le tournage du film n’a pas d’autre fonction, d’ailleurs, que de nous interroger cette dualité fiction/réalité, vérité/mensonge,  humanité/fonction sociale) ; de même, quand nous sommes à l’intérieur de la voiture, nous voyons toujours les protagonistes en gros plan, et jamais réunis dans le même plan : pour bien signifier que le dialogue, la communication, l’échange est difficile, voire impossible.

Car il n’est pas ici question des mêmes choses, même si les mots employés sont les mêmes. C’est ce que l’on peut appeler, au sens propre, un dialogue de sourd… duquel, donc, rien (de constructif, de positif) ne saurait sortir : car chacun est figé sur ses positions – d’où la pensée est absente. Le jeune soldat, le séminariste, Baadi lui-même : chacun récite une leçon bien apprise : dire et redire les enseignements, sans s’interroger sur les fondements, sans s’interroger sur les aboutissements.

Monsieur Baadi

Baadi, au volant de son Range Rover, et à la recherche d’une âme bienveillante…

Baadi veut mourir, se donner la mort dans cette Iran islamique où le suicide est interdit. Les deux premiers personnages que Baadi rencontre et sollicite pour effectuer ce travail incarneront les positions dogmatiques de cette Iran (mais le message est universel et s’applique à tout homme refusant à l’autre le droit de penser, par le refus même d’une réciprocité de la pensée) : ni le soldat, ni le religieux ne peuvent entendre les propos de Baadi. S’ils se parlent, ce sont de simples corps qui se font face : il n’y a aucune pensée possible, aucun argument audible de part et d’autres, car ce sont des positions dogmatiques qui se rencontrent. Baadi n’échappe pas à cette radicalité qui empêche la pensée : tant qu’il ne trouvera pas un interlocuteur qui acceptera de parler avec lui du suicide, il ne réfléchira pas à celui-ci, à la portée de son geste, à sa possibilité même.

Mais dès lors qu’il rencontre le Turc qui accepte la discussion et qui essaie de trouver des arguments (et non plus des phrases toutes faites), qui lui montre aussi d’autre chemin possible (qui représente d’autres modes de vie, tout comme une vision neuve des choses : comme retrouver le goût de la cersise), la pensée est possible, la réflexion est en marche, et le doute s’installe : à partir de là seulement, Baadi pourra s’interroger sur l’acte qu’il revendique ; parce que le suicide devient possible, il n’est pas inéluctable…

Film esthétique et métaphysique, road-movie philosophique, Le Goût de la cerise traite de la notion même de possibilité qui rend ou non effective la liberté : si la pensée n’est pas possible – à savoir l’échange objectif d’arguments, basé sur une entente et une communauté d’esprit critique -, le chemin est sans issue, et l’homme condamné à vivre dans les fers, car dans l’ignorance et l’inculture. Ce que nous montre Kiarostami, c’est que seule la pensée rend l’homme libre : non pas tant défendre tel ou tel point de vue, mais bien en discuter. Cette liberté de pensée seule donne sens à la vie et ouvre l’homme à sa dimension humaine, et non plus simplement animale.

L’homme est né pour penser et, par ce seul biais, se confronter : à lui-même, aux autres, à la société. Avant donc d’être en accord ou en désaccord sur un sujet, nous devons pouvoir, sur un terrain d’égalité et de respect, en parler : pour avancer dans un débat constructif – quelque soit son issue cette fois-ci. Et ce message de Kiarostami est proprement universel… Il n’est pas question d’être pour ou contre le suicide : il est simplement question d’avoir la possibilité d’y réfléchir pour ne pas mourir bête…

Benoît N.

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2 Réponses to “Le Goût de la liberté”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Cin’Eiffel : saison grand cru ! | Cin'Eiffel - 30 juillet 2014

    […] avec, par exemple, la projection des Moissons du ciel, en présence de Natacha Thiéry, du Goût de la cerise, d’Abbas Kiarostami, ou de Still life Jia Zhang-ke, pour lequel nous avons eu la chance […]

  2. « Et le soleil dardait un rayon monotone  | «Cin'Eiffel - 5 juillet 2016

    […] que dire de plus d’Abbas Kiarostami, le créatif intégral, réalisateur du Goût de la cerise notamment, Palme d’or à Cannes, celui qui a fait passer le cinéma iranien dans une autre […]

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