L’Institutrice, un talent qui dérange

12 Nov
Nira est fascinée par Yoav, un enfant de 5 ans qui compose des poèmes : elle décide de le protéger de la violence du  monde contemporain. Qu’on l’appelle talent, génie ou inspiration, la sensibilité créatrice est au cœur du dernier film du réalisateur israélien Nadav Lapid, L’Institutrice (Haganenet). Quand l’histoire se passe dans un des pays les plus surveillés au monde, la poésie tourne à l’angoisse. Surtout quand l’institutrice se sent investie d’une mission. Une réflexion dérangeante  sur la création artistique, déjà en germe dans Le Policier.

Le talent est fragile et il faut le protéger, nous dit Nira. Il ne se commande pas et  il vous tombe dessus sans crier gare. En effet les poèmes semblent pleuvoir sur ce petit garçon de 5 ans qui les dicte à son institutrice bouleversée. Quand lui crie « j’ai un poème », elle se précipite pour récupérer les mots, noter, préserver, sauvegarder et protéger. Sa tache, noble en soi, la pousse  à « franchir la ligne »  : preuve d’inconscience, acte de terrorisme ou poésie poussée à l’extrême ?


Nira est inquiétante. Dans nos sociétés  consuméristes, elle est même complètement à coté de la plaque , voire à enfermer selon les critères de « normalité sociale ». Mais dans le monde de la création et de la poésie, son rôle de protectrice du talent est essentiel. Car, ce qui sous tend le film en lui donnant profondeur et grâce, c’est cette fragilité du talent : ici présenté comme une force jaillissante, qui débarque à tout moment, et risque fort d’être exploité par d’autres moins scrupuleux, pour finir réduit au silence. Il suffit d’une incursion dans le restaurant  à la mode du père de Yoav, dans un Tel Aviv bouillonnant de musique et de fêtes, pour comprendre que le bruit et l’agitation contemporains peuvent vite faire taire la sensibilité artistique.

Le film devient franchement perturbant quand l’institutrice, certaine d’avoir une « mission » envers la poésie, se met à utiliser les mensonges et la violence du monde qu’elle condamne. Menace évidente et succession implacable de gestes quotidiens  font monter la tension et  le pouls du spectateur.  Le huis-clos de la chambre d’hôtel est saisissant, digne d’un Hitchcock. Mais ce qui rend ce film si troublant, c’est l’impuissance du combat perdu d’avance, douloureux écho de causes perdues. Les paysages désertiques et bibliques du Sinaï se font reflets quasi-symboliques de la solitude créatrice et des jusqu’au boutisme destructeurs. Petit à petit, ce film aux multiples facettes interroge le rapport de l’art à la société qui le produit, les conditions de sa création et son rapport à la « normalité ».

Et quand le film cesse, on reste silencieux, de peur de perdre la poésie étrange et dérangeante du cinéaste.

Nadav Lapid  est déjà à la Médiathèque avec Le Policier ,  La petite amie d’Emile et Danse encore.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :