« P’tit Quinquin » détourne la série TV policière

5 Jan

Le réalisateur Bruno Dumont revisite les codes du polar à la mode burlesque et donne un nouveau souffle à la série made in France.

Le P'tit Quinquin et sa bande

Le P’tit Quinquin et sa bande

La mini-série de quatre épisodes, diffusée en septembre dernier sur Arte, est à l’origine une commande de la chaîne franco-allemande. Ce format cinématographique – dans lequel Jane Campion s’est illustrée en 2013 avec Top of the lake – permet à Bruno Dumont de s’aventurer dans ce qu’il appelle le « tragique-comique » en explorant la frontière entre drame et comédie. Une extravagante enquête criminelle donne l’occasion au réalisateur de prendre à contre-pied les attentes du spectateur en dynamitant la série policière par un sens du comique insoupçonné.

Le décor : les paysages gris-bleu de la côte d’Opale, aux abords d’un village que sillonnent à vélo celui qui donne son nom à la série, un jeune garçon vif et malin surnommé P’tit Quinquin (d’après la berceuse créée en 1853 par le chansonnier lillois Alexandre Desrousseaux), et sa bande.

Le point de départ : la découverte d’une vache, à l’intérieur de laquelle gît un corps sans tête, dans un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale.

Un improbable duo d’enquêteurs

Pour mener l’enquête, le cinéaste sort de sa poche deux personnages d’hilarants ahuris : Van der Weyden, un commandant bourré de tics, hirsute et claudiquant (mix entre Monsieur Hulot, Albert Einstein et Jacques Balutin), et son fidèle lieutenant, le lymphatique et philosophe Carpentier. Il ridiculise, ce faisant, le duo de flics conventionnel du buddy-cop movie qui a fait ses armes dans les séries télé américaines à la fin des années 70 (Starsky et Hutch, Chips). Totalement décalés, Van der Weyden et Carpentier semblent conjuguer leur parfaite incompétence, une passivité portée par le leitmotiv « C’est quoi c’bordel ? », répété à tout-va par le commandant. On ne sait jamais, pourtant, si ce dernier est un génie à la Colombo ou un parfait incapable, support d’une satire envers le système policier français. Il ne peut assurer sa crédibilité que par la formule bégayante « Gendarmerie nationale ! donc hein… bon… », qui jamais n’entraîne d’actes.

Une enquête vaudevillesque… non résolue

Très vite, le réalisateur transforme l’enquête en pure absurdité. D’autres bêtes mortes et cadavres en morceaux suivront à un rythme régulier, lançant les protagonistes – depuis les flics qui tournent en rond jusqu’aux gosses qui les épient – sur la piste d’un insaisissable serial killer picard, mystérieux « exterminateur » qui fauche hommes et femmes, amants et maîtresses. L’investigation n’est que prétexte : l’intrigue n’est jamais considérée comme un but mais seulement comme un moyen de mettre en scène un imaginaire. Rester ainsi dans le mystère du « Qui a tué ? » permet à Dumont de placer les gendarmes, démunis face à l’outrance meurtrière, dans une trajectoire de quête spirituelle. Dans P’tit Quinquin, ce n’est plus le résultat, l’aboutissement de l’enquête qui importe,  mais la recherche en elle-même.

Une farce policière audacieuse

Avec la complicité du spectateur, Dumont imprime une distorsion à la structure académique du genre policier en poussant les clichés qui s’y rattachent jusqu’au burlesque le plus dévastateur. La trame policière est présente – les enquêteurs enquêtent réellement, il existe bien des liens de causalité et un certain suspense – mais, de réaliste devient quasi mystique dès le 3ème épisode avec un meurtrier désigné comme étant « le Diable en personne ». Un mal quasiment abstrait pèse alors sur le récit comme une force mystérieuse et s’incarne dans des visions aussi effroyables que fulgurantes. Si l’histoire n’était pas aussi sombre, la série ne serait évidemment pas aussi drôle : son humour, défini par le cinéaste comme « tragique-comique », correspond à la condition humaine dans sa dualité. Le réalisateur la dépeint de façon très juste à travers une galerie de personnages profondément bouleversants, tout en se livrant à une critique sociale acérée. A coups de scènes hallucinantes et hilarantes, il filme en effet une forme de fatalité que ne résolvent jamais les pouvoirs, qu’il s’agisse de l’Etat, de la science, de l’Eglise ou de la loi.

Il fait ainsi de cette enquête aux limites du fantastique une aventure cinématographique sans précédent et, par la conjugaison savante des différents registres et procédés comiques, rassure quant au potentiel humoristique de la fiction française, qu’elle soit policière… ou non !

P’tit Quinquin est à découvrir en ce moment sur la Médiathèque numérique.

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