En passant

Maria Braun ou la reconstruction du même, entre deux explosions…

24 Jan
Sous une facture de mélodrame classique qui n’est pas sans rappeler Douglas Sirk, et notamment Le Temps d’aimer et le temps de mourir, Rainer Werner Fassbinder nous offre, avec Le Mariage de Maria Braun, un film puissant et réflexif sur la perte de l’idéal amoureux, détruit par la marche inéluctable d’une société dont l’avenir capitaliste, fatalement, corrompt toute autre perspective que celle, tristement prévisible, d’une froide réalité.

Le Mariage de Maria Braun est l’oeuvre d’un artiste engagé : film politique et cynique dans la vision qu’il donne de la société allemande, Fassbinder, héritier du romantisme allemand, nous montre la perte définitive de ses idéaux ! Maria sera son allégorie et le moyen d’exprimer cette décadence culturelle et intellectuelle.

Car pour Fassbinder, il n’y a aucun doute : le capitalisme s’accommode de tous les régimes, le nazisme y compris. Capitalisme et culture ne peuvent cohabiter… En ce sens, il n’y a pas de différence de nature entre l’Allemagne de 1933, celle de 1945 et celle des années 70 : tout est en parfaite continuité historique.

Maria Braun 2

Le portrait d’Hitler vient d’exploser, laissant apparaître un mur détruit : l’Allemagne nazie est vaincue…

C’est ainsi que l’on peut interpréter la place des portraits des différents chanceliers allemands qui ouvrent et qui referment le film – dans une symétrie et une répétition parfaites . Le portrait d’Hitler d’abord, qui est la première image que nous voyons, et qui immédiatement explose (montrant ainsi la défaite du nazisme) ; puis la série des chanceliers de la reconstruction, d’Adenauer à Schmidt : portraits radioscopés d’hommes qui ont mené l’Allemagne vers une renaissance et une réhabilitation que Fassbinder assimile à une dégradation, à un retour en arrière, à une nouvelle défaite. La victoire du capitalisme sur toute autre valeur signe la perte définitive des idéaux, des espoirs pour l’homme de se réaliser au niveau supérieur de ses sentiments. L’avenir est froid comme la réalité. Nous sommes prisonniers d’un présent qui n’a pas appris de son passé et qui n’entrevoit aucune issue dans un futur sans épaisseur…

La scène d’ouverture, qui commence donc par une explosion, suivie de deux autres, ressemble à une scène de fin, à tel point que deux minutes suffisent à Fassbinder pour nous proposer un générique en lettres de sang sur une image gelée : le film semble achevé, figé, comme l’époque ou la civilisation allemande.

Ce raccourci symbolique, entre la scène d’ouverture et la scène finale, est le parcours que Maria Braun emprunte durant le film. Pleine de volonté et de détermination au début, lorsqu’elle attend son mari Hermann qu’elle seule pense et veut encore vivant (Hermann qui traverse le film comme la résurgence et la persistante diffuse, fantomatique et réelle du nazisme et de la culpabilité allemande), remplie encore de son idéal de femme qui place l’amour au-dessus de toute autre valeur, jusqu’à en faire l’étalon de toute vérité, Maria va peu à peu changer pour se transformer en femme de pouvoir : sa passion s’éteindra progressivement pour laisser place à une froide raison et aux calculs d’une vie où amasser de l’argent devient une finalité.

Maria Braun 3Ce que nous montre le parcours de Maria Braun, allégorie de celui d’une nation travestie par l’argent du plan Marshall (en fond sonore, on ne cesse d’entendre, à partir de la moitié du film, les marteaux piqueurs de la reconstruction), c’est la puissance de la réalité qui détruit tout ce qui est de l’ordre, finalement, de l’immatériel : l’amour, la fiction, la poésie, l’imagination. Il n’y a plus de place pour autre chose que pour le réel – raison pour laquelle le film semble se dérouler dans un éternel présent, sans possibilité de s’en évader. Il n’y a pas d’autre échappatoire que cette froide réalité, que ce soit pour Maria ou pour l’Allemagne, dépourvue de tout élan, de toute grâce, de toute envolée. Reste peut-être à la jeune femme allemande la mort, pour sauver l’apparence de ses idéaux…

Le dernier mot du film est bien celui d’une réalité documentaire : l’Allemagne est à nouveau victorieuse et double son miracle économique d’un miracle sportif : elle est championne du monde de football en 1954, et ça, personne n’aurait pu le prévoir ! Le film s’achève par une victoire et par un cri, celui du commentateur sportif, qui rappelle la voix de Goebbels, et qui dit simplement : « c’est terminé ! ». En effet, l’Allemagne à cet instant tourne la page de son passé proche… et c’est sans espoir…

Entre deux explosions, la reconstruction du même…

Benoît N.

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