Phoenix, speak low, darling, speak low

25 Fév
Phoenix, oiseau légendaire, allégorie de renaissance et titre du superbe film de Christian Petzold : un mot symbolique pour l’histoire de Nelly, une survivante de l’holocauste qui revient dans un Berlin en ruines. Phoenix, qui vient du mot grec pourpre, est ici le nom du bar à soldats scintillant de lumières rouges, baraque de joie artificielle où Nelly aperçoit les ombres de sa vie passée. Phoenix, ou l’espoir d’un après ?

Le nouveau film du réalisateur allemand, inspiré d’un roman d’Hubert Monteilhet Le retour des cendres (Denoël 1961), est avant tout une histoire de reconstruction et d’impossibilité : à l’échelle d’un visage, d’un amour, d’une vie ou d’une ville, d’une nation toute entière et d’une certaine conception de l’humanité.

Il y a ce qui a été, qui est irrémédiablement perdu, et ce qui peut exister après.

Mais quoi ? Que peut-il exister une fois que l’impensable a eu lieu ?  Nelly ne retrouve plus rien de sa vie d’avant, et personne ne la reconnaît, même pas son mari. Dans l’immédiate après-guerre, dans une ville occupée par les soldats alliés, il faut reconstituer, trouver des bribes, courir après des fantômes et réinventer. Ce qui, pour Nelly défigurée par la balle destinée à l’exécuter, commence par un nouveau visage et la fait redevenir cette femme qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, Ni tout à fait une autre, écrivait jadis Verlaine.

Son amie Lene, elle, voudrait un monde nouveau, qu’elle espère possible dans un pays nouveau, des terres nouvelles. Pour elle, même la langue allemande, si belle si douce si riche, est entachée de trahison et de haine, elle ne supporte plus d’entendre les chansons allemandes qu’elle aimait. Il lui faudrait un nouveau langage. Il lui est impossible d’oublier et de faire comme si rien ne s’était passé, elle traque le mal et porte en elle la vengeance.

Il y a  la question lancinante de l’Autre.

Que connaît-on réellement de l’Autre ? Qui est cet homme que Nelly a aimé ? Ce mari dont l’image lui a permis de tenir dans les camps ? Qui est cette famille amputée désormais aux trois quarts ? Qui est celui que nous pensions connaitre quand il a été nazi, traître ou simplement lâche, mesquin et cupide ?  Qui ont été nos amis, nos voisins, nos délateurs ?

Il y a l’amour, celui auquel on s’accroche, celui qui s’éteint, celui qui fait mal parce qu’il a été intense. Celui qui a été trahi.

Il y a enfin la solitude.

L’immense solitude de cette femme, semblable à celles de tous ces rescapés qui n’ont pas pu raconter, cette solitude d’épouvante qui a pu conduire au suicide, à l’impossibilité de survivre avec le silence à l’intérieur de soi. L’ absence de questions ou le désir de ne pas entendre ont été décrits par certains survivants comme une violence inouïe. Une violence dramatiquement incarnée dans ce moment surréaliste où le mari demande à Nelly, sa propre femme qu’il ne reconnaît pas, de réapparaitre d’un train venu des camps avec une robe de soie rouge et des chaussures de Paris. Délicate Cendrillon qui enfile alors ses chaussures d’un temps qui ne sera jamais plus comme avant.

Pour accompagner cette solitude, il y a la discrétion de la réalisation.

La lente descente dans le coeur d’une femme. Les méandres de la pensée, le déni et la prise de conscience. L’évocation des camps se fait à toutes petites touches, sans pathos, à peine un dos de femme en tenue rayée, un tatouage qui se découvre quand une manche se relève et la demande grossière de l’ancien mari qui voudrait que Nelly efface son tatouage pour faire plus vrai.  Cette discrétion  se pare d’élégance, dans les images, dans la lenteur des plans, dans les ellipses loudes de sens, dans les coloris. Gris, bleus, bruns, certaines scènes sont comme des tableaux, des paysages d’hiver, des parfums que l’on aurait aimés autrefois. A un moment, j’ai cru voir un Hopper  : un mur gris sur lequel se détache la solitude d’une femme parée d’une lumière étrange.

New York office Edward Hopper

Ce qui subsiste, ce qui résiste et ce qui vit, c’est peut-être l’art. Ici, la musique, l’art de chanter qui n’est peut-être qu’un moyen de dire autrement. Mais qu’il faut dire tout bas. Speak low, chante Nelly dans la scène finale et qui n’est pas sans rappeler la tension de la scène de Temptation dans le film Un été violent.

Les seuls à croire au monde sont les artistes. La persistance de l’oeuvre d’art reflète le caractère persistant du monde…

Hannah Arendt

Un film de Christian Petzold avec Nina Hoss, Ronald Zehrfeld, Nina Kunzerdorf

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