En passant

John Wayne est un animal qui a besoin d’un maître

21 Mar

Chef-d’œuvre du cinéma et du western en particulier, La Prisonnière du désert se présente comme un film aux thématiques très contemporaines qui nous concernent tous : parmi elles l’errance, l’exclusion, le racisme et la possibilité d’une nation.

Frontières : errances physique et métaphysique

Le titre original de La Prisonnière du désert est The Searchers : ces chercheurs sont Ethan Edwards (John Wayne) et Martin Pawley (Jeffrey Hunters) partis à la recherche de Debbie (Natalie Wood), enlevée par une tribu de Comanches alors qu’elle est toute jeune fille.

En ce sens, la première errance du film est bien physique, spatiale, géographique puisque les deux héros tournent en rond dans les paysages arides et désolés de Monument Valley. Les Comanches qu’ils poursuivent ont d’ailleurs pour nom un patronyme qui signifie « manège » : ce qui fait dire à Ethan qu’au sens propre, ils les font tourner en rond. Le cycle, la boucle, la circularité, la répétition des situations et de certaines scènes sont des motifs présents tout au long du film.

Le rapport et les proportions entre le corps des personnages, le désert, les rocheuses, le ciel et la ligne d’horizon – donnant lieu à un spectacle visuel et à un contraste colorimétrique sans égal, que le grand écran rend encore plus remarquable – trouve son pendant dans l’errance métaphysique de ces âmes qui cherchent une issue à leur destinée.

La Prisonnière du désert - Ethan et Martin

Martin, jeune homme fougueux et désordonné, sans expérience et ramené sans cesse par Ethan à son sang mêlé (puisqu’il possède un huitième de sang indien – ce qui est suffisant aux yeux d’Ethan pour l’exclure de l’humanité), ne trouvera la paix que lorsqu’il aura retrouvé et sauvé (de la vengeance d’Ethan) Debbie, sa soeur d’adoption. Pour lui alors, il sera possible de renouer avec un foyer, une cellule familiale, de rentrer physiquement dans la protection d’une maisonnée et de fonder une famille (il épousera Laurie Jorgensen).

Ethan, par contre, mué par son racisme, sa haine de l’autre (incarnée ici par les Indiens), et sa violence instinctive primaire, est condamné à errer et à ne pas trouver la paix et la tranquillité d’âme. Comme l’Indien mort à qui il crève les yeux pour qu’il erre dans le vent pour l’éternité, Ethan est condamné, de son vivant, à ne jamais trouver le chemin d’une quelconque rédemption dans Monument Valley. Excluant les autres, il s’exclut de lui-même de toute communauté (familiale y compris) et reste sur le seuil, sur le pas de la porte. Le film s’achève alors sur cette vision d’Ethan, de dos, plus seul que jamais, repartant à l’aventure, alors que nous, nous restons avec la famille reconstituée, sous la protection du foyer et dans son ombre protectrice. Ethan est et restera en dehors de toute communauté : il est et restera un homme seul.

Comme le dit la ballade finale, l’homme s’en va à la recherche de son âme, à la recherche de la tranquillité de sa conscience : mais où la trouvera-t-il ? Loin, très loin certainement. Et l’homme comme Ethan qui reste seul est condamné à errer et à chercher, encore et encore. Nulle société ne veut plus de lui car il représente l’homme qui la compromet et la met en danger.

Naissance d’une nation

Car seule la solidarité des individus constituant une communauté semble en mesure de canaliser l’énergie brutale, la violence et l’instinct animal de l’homme qu’incarne Ethan Edwards. Le message que nous transmet John Ford est clair : l’homme est un animal qui a besoin d’un maître. Sans quoi c’est le chaos et toute vie en société demeure impossible, car vouée au risque permanent de sa destruction.

KantIdée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique :  « L’homme est un animal qui, lorsqu’il vit parmi d’autres membres de son espèce, a besoin d’un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l’égard de ses semblables; et quoiqu’en tant que créature raisonnable il souhaite une loi qui pose les limites de la liberté de tous, son inclination animale égoïste l’entraîne cependant à faire exception pour lui-même quand il le peut. Il lui faut donc un maître pour briser sa volonté particulière, et le forcer à obéir à une volonté universellement valable; par là chacun peut être libre. Mais où prendra-t-il ce maître? Nulle part ailleurs que dans l’espèce humaine. Or ce sera lui aussi un animal qui a besoin d’un maître.

La Prisonnière du déser - famille

Et c’est la femme qui, dans La Prisonnière du désert, prononce le discours de la sagesse. Madame Jorgensen, ancienne institutrice – femme qui donc détient le savoir, la culture, l’érudition, femme qui de fait à la capacité d’éduquer et d’éclairer (ce n’est pas un hasard si sa fille, Laurie, est elle aussi capable de lire la lettre qu’elle reçoit et de l’interpréter, d’en déchiffrer le sens : véritablement elle accède à l’esprit de la lettre, n’étant plus rivé au seul mot à mot, à la seule immédiateté de sa présence physique) -, est en effet celle qui dit que les choses ne peuvent continuer ainsi : les hommes ne peuvent continuer à s’entretuer. Il faudra bien qu’à un moment ou à un autre, cet état cesse. Il faudra bien réussir tôt ou tard à vivre ensemble : tous ensemble. Et elle en est persuadée, instruite qu’elle est, contrairement à tous ces hommes : ce temps finira par arriver car c’est une nécessité. L’homme doit pouvoir vivre en sécurité.

Que ce soit dans un jour ou un an, peut-être dans cent ans, il faudra bien que les hommes, alors constituer en véritable communauté avec des règles qui régissent leur comportement, apprennent à vivre ensemble : c’est-à-dire à se respecter et se tolérer.

Respecter et tolérer l’autre, la culture de l’autre. En cela, on peut dire que Madame Jorgensen incarne la voix de la nation, en prônant un vivre ensemble dans la paix. Ford par ailleurs nous montre avec beaucoup d’humour et de distance que les blancs n’ont rien à envier aux Indiens en termes de croyances et de pratiques irrationnelles.

 La prisonnière du désert est un film riche, inépuisable, si fortement actuel. Il nous apprend, au terme d’une épopée et d’une aventure spectaculaires, la tolérance et la nécessité de vivre ensemble, quelques soient nos idées, notre culture, nos croyances.  Heureux les 60 spectateurs qui ont découvert ce John Ford sur grand écran, ce jeudi 19 mars à Cin’Eiffel !

Faites votre cinéma à la Médiathèque !

Benoît N.

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Une Réponse to “John Wayne est un animal qui a besoin d’un maître”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Hiroshi Teshigahara : entre Nouvelle vague et tradition japonaises | Cin'Eiffel - 20 octobre 2015

    […] ailleurs, et par référence à La Prisonnière du désert de Ford (qui a influencé Teshigahara) et à sa scène inaugurale, il y a une profonde dissymétrie […]

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