Les châteaux de sable, une construction originale d’Olivier Jahan

9 Avr
Utopiques, fragiles et entourés de murailles, quels sont ces châteaux de sable qui s’écroulent et que nous tentons de reconstruire inlassablement ?  Preuves d’un optimisme contre vents et marées, ils sont faits d’une part de défi, d’une part d’irréalisme, et d’une part d’enfance dont il faut faire le deuil à l’âge adulte. Olivier Jahan, auteur-réalisateur de ce deuxième long métrage, réussit avec Les châteaux de sable un film sensible, créatif et inattendu. Le film a reçu le 19 mars 2015 le Prix Cinéma de la Fondation Diane & Lucien Barrière.

Champs Elysées. 19 mars 2015 : la salle 1 du cinéma Publicis est pleine, parsemée de stars et de célébrités du cinéma, on y reconnait certains membres du jury. Sur la scène, sont présents l’équipe du film, le réalisateur Olivier Jahan accompagné du scénariste Diastème et du photographe Frédéric Stucin, les acteurs, mais aussi les producteurs (La Belle Company) et les lauréats 2014 du prix Cinéma de la Fondation. Le film commence :

A la mort de son père, Éléonore doit vendre la maison de celui-ci en Bretagne : elle s’y rend un week-end accompagnée de Samuel, son ex compagnon. Sur place, Claire, l’agent immobilier locale a organisé les visites. Vont se succéder trois jours de souvenirs et de remises en question. Chacun des personnages va devoir se confronter à ce qu’est sa vie : quels ont été ses choix jusque là,  ses motivations, ses désirs et ses ambitions ?

Une histoire d’amour et de deuil

Sans parler de bonheur, ce film pose à tous  la question de la satisfaction, c’est à dire de cet équilibre instable entre nos attentes et la réalité. Si l’écart est trop grand nous souffrons, s’il tend vers zéro, nous nous sentons paisibles…

Pour Éléonore, à l’arrivée en Bretagne, l’écart est grand : elle voudrait vendre la maison au plus vite et au plus cher, elle voudrait que Samuel ne continue à aimer qu’elle, même s’ils sont séparés, elle voudrait qu’il ne lui en veuille pas pour des erreurs passées, elle voudrait que son père ne lui ait rien caché de sa vie et que les acheteurs qui visitent la maison ne soient pas aussi irritants… Au fond, elle voudrait que tout redevienne comme avant. Valeureux petit soldat armé de pelles, elle lutte pour que ses souvenirs ne soient pas engloutis, que son enfance ne s’efface pas sans traces et qu’il lui reste autre chose que de la tristesse et une bonne dose d’amertume auréolée d’antidépresseurs. Son père est mort et elle doit faire le deuil de l’enfant qu’elle a été et devenir Éléonore : une femme, photographe, libre de ses décisions.

Mais elle est en colère Éléonore. Contre son père, contre la libraire, contre les acheteurs, contre Samuel et contre Claire. Contre la vie en général. Elle ne fait que traverser l’une des étapes du deuil, et le quotidien, encombré de tracasseries et de formalités administratives, semble vouloir l’empêcher d’avancer, produisant cet effet désespérant d’accumulation de mini-drames sur une vie déjà bouleversée.

Samuel, lui, s’est fait chevalier servant pour le week-end : il a décidé que ce serait la dernière fois. Il a aimé Éléonore mais il a refait sa vie, il est heureux. Au fil des jours et des souvenirs qui remontent, au gré des moments de complicité avec Éléonore, ses certitudes se fissurent.

Pour Claire, la jeune femme qui gère l’agence immobilière, ce week-end est un défi. Sa vie entière est un défi : chaque jour, elle se motive à voix haute pour l’affronter. Claire est une battante qui aime sa région, son métier, son chat. Ses neveux, les crêpes bretonnes et ce couple, qui n’en est plus un et qu’elle aimerait avoir pour amis.

En gros une histoire assez classique avec un bouleversement qui provoque déséquilibre et reconstruction.

Un mode d’expression très personnel

Quand la salle s’est rallumée, applaudissements, quand Olivier Jahan s’est levé au fond de la salle : ovation.  Le plaisir de voir un film français innovant et sensible est clairement partagé et le prix reçu ce soir pour ses qualités De l’écrit…à l’écran et à la scène prend tout son sens après la projection.

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Car Les châteaux de sable est un récit plein de subtilité, porté à l’écran par des acteurs excellents : Emma de Caunes, Yannick Renier et Jeanne Rosa. Mais c’est aussi le plaisir de découvrir l’univers créé par un auteur, Olivier Jahan, et son mode d’expression inédit. Pour ce film, il entremêle avec succès différentes lignes narratives : les actions nécessaires pour la vente de la maison, les souvenirs et les pensées intérieures des personnages. Le fil chronologique est respecté, trois jours s’écoulent et dans la linéarité s’intercalent des images, des projets, des moments de vide, reflétant l’enchevêtrement de souvenirs, émotions et rêveries qui traversent un esprit humain. C’est là que le travail d’écriture et de montage prend toute son ampleur et devient la marque de fabrique d’un auteur-réalisateur à suivre et qui a choisi pour ce film de composer avec des éléments de nature différente : séquences filmées, photographies, musiques.

Il utilise aussi différents points de vue, passant d’une voix off qui raconte, comme dans Les Choses de la vie de Claude Sautet, à un narrateur extérieur qui analyse les comportements à la façon du professeur Laborit dans Mon Oncle d’Amérique, ou encore voix intérieure avec les pensées qui  s’entrechoquent dans la tête d’un personnage. Des apartés réalisés avec gros plan de la caméra sur un visage offrent alors des moments saisissants de sincérité, véritables face-à-face avec le spectateur. Les images apportent encore une autre dimension, permettant de raconter le passé en accéléré ou de faire des portraits, que ce soit des lieux ou des personnages. Les photographies faites par Éléonore ou son père racontent une histoire dans l’histoire et les décors prennent une place essentielle dans le récit : la maison épouse une intimité et un caractère, et les paysages de Bretagne – le film a été tourné dans les Cotes d’Armor-, un état d’âme.

Sans emphase et avec une grande sincérité, Olivier Jahan puise dans tous les registres pour raconter une histoire avec un film riche, grave, drôle, et surtout très proche de nous : un film qui reflète la vie, avec ses instants tendres, ses drames, ses moments de vide et ses accents essentiels. Le spectateur se laisse emporter : quand le film s’arrête, il a l’impression de quitter des amis. 

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