Suite française, l’Occupation en douceur

23 Avr
Adapter une oeuvre littéraire au cinéma est un défi, d’autant plus quand le roman est resté inachevé, qu’il raconte une période sombre de l’histoire française, qu’il y est question d’amour interdit et que son auteur Irène Némirovsky est morte de la passivité de cette France des années 40 qu’elle décrit. Ajoutez à cela le fait que des dizaines de  films et téléfilms ont l’Occupation pour sujet et vous avez une petite idée du challenge dans lequel s’est lancé Saul Dibb, le réalisateur de cette adaptation de Suite française.

Adapter,  c’est d’abord prendre parti : couper, sélectionner et interpréter avec sa sensibilité. Ici le réalisateur a choisi une seule des deux parties de ce roman écrit en pleine Occupation, et qui aurait dû, selon les notes laissées par Irène Némirovsky, en comporter 4 ou 5, comme une symphonie. Le film est construit sur la deuxième, intitulée Dolce, « douceur et tragédie » précise Némirovsky à propos du rythme à trouver dans son texte, la première partie étant Tempête en juin. Ce deuxième mouvement ici porté à l’écran fait écho à E.T.A. Hoffmann dans Allgemeine musikalische Zeitung (1810) concernant le 2e mouvement de la 5e symphonie de Beethoven, dite Symphonie du Destin :

« Dans l’andante reparaît le génie formidable qui a saisi, angoissé notre âme dans l’allegro, menaçant à chaque instant du milieu d’un nuage orageux dans lequel il s’est caché, et devant ses éclairs, les formes aimables qui nous environnaient et nous consolaient s’enfuient rapidement. »

Un choix de sujet

L’action se situe dans un village français à l’été 40, à un moment charnière de l’Histoire de France.  Le 17 juin, Pétain appelait le cœur serré à « cesser les combats« , tandis que le 18, De Gaulle affirmait que « (…) rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire (…) ». L’exode a commencé et des milliers de réfugiés se bousculent sur les routes, fuyant Paris et l’ennemi qui devient l’Occupant. Derrière les cohortes de civils hagards, arrive l’armée des vainqueurs, qui va, comme dans de nombreux villages de France, prendre possession des lieux. Les soldats à la dure et l’état-major chez les notables, comme à Bussy où Lucile Angellier et sa belle-mère se voient obligées d’accueillir un élégant, cultivé et mélomane officier, suffisamment éduqué et courtois pour qu’il soit clair qu’il appartient au même monde et suffisamment réservé pour intriguer une jeune femme dont le mari n’est pas encore revenu du front…

La suite est classique, l’histoire d’amour impossible, et les barrières culturelles, sociales et patriotiques nombreuses. Dans les faits, ce genre d’histoire, consommée ou pas, conduira à des ignominies comme ces femmes tondues que l’on humiliera publiquement pour avoir éprouvé désirs et sentiments pour des hommes qui incarnaient l’Ennemi.

La force du roman tenait à sa subtilité et à sa capacité à faire sentir les menaces à venir. Némirovsky vivait et observait ce qu’elle écrivait, « à chaud », sans recul mais avec une lucidité terrifiante sur ce qui se dessinait : les compromissions, les délations, les arrestations et les déportations. Elle décrivait une société et ses interactions. Elle montrait les hiérarchies, alliances et querelles de cette France occupée. Véritable peinture sociale au travers des réactions humaines et des relations à l’occupant, réactions modulées en fonction d’histoires personnelles, de quêtes de pouvoir ou d’intérêts à préserver. Le roman était l’histoire de destins individuels pris dans la tempête de l’Histoire collective. Le microcosme de Bussy devenait le symbole d’une société déchirée et en lutte contre elle-même où  les instincts de classe se réveillent et se cristallisent, ravivées par la présence de l’occupant.

Un parti pris intimiste

Centré sur les relations entre les personnages, le film est tourné sous l’angle de l’intériorité : le cadrage et les images témoignent de cette volonté, avec des intérieurs dans des couleurs sourdes de bruns et de bleus, des enfilades de portes ouvertes à la Vermeer et des scènes intimes, dans les chambres, les salons, derrière des rideaux fermés. Le réalisateur a choisi de montrer l’Occupation de l’intérieur et sous le prisme des femmes, ce qui reflète la réalité des campagnes françaises de 1940, où les hommes n’étaient pas encore revenus du Front.

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Le réalisateur insiste sur la peinture sociale, épousant via la candeur de Lucile le point du vue d’une classe privilégiée. Mais des portraits exagérément caractérisés des différentes couches de cette société provinciale tournent au cliché :  le paysan bon et noble, l’aristocrate prêt à toutes les bassesses pour garder ses privilèges, l’ennemi pervers et  le domestique au grand cœur… De même, la fraîcheur de Lucile face à sa revêche belle-mère digne de la marâtre de Blanche-Neige s’avère parfois caricaturale. Les acteurs rattrapent ces excès en apportant des nuances à ces archétypes sociaux : une innocence pleine de sensualité pour Lucile Angellier interprétée avec grâce par Michelle Wiliams, une lutte d’honneur pour Bruno Von Falk incarné par Matthias Schoenaerts et une sensibilité généreuse sous la belle-mère hostile campée par Kristin Scott Thomas.

 La place de la musique

Accompagnant l’histoire d’amour interdite, la musique est au cœur du film : comme dans le roman, Lucile est musicienne et Bruno compositeur. C’est autour d’un piano qu’ils se découvrent. Le morceau de Suite française a été composé spécialement pour le film par Alexandre Desplat. Sa finesse hélas ne se retrouve pas dans l’intégralité de la bande sonore, avec une tendance à en rajouter aux moments poignants ou inquiétants. Le coté surlignage du sentiment que se doit d’éprouver le spectateur annihile toute empathie : par exemple, quand se lit sur les visages l’angoisse de l’ennemi, le bruit de bottes et de chenilles métalliques en fond sonore type superproduction précisant qu’il est temps de trembler, agace un peu…

Dans l’ensemble, le film manque de nuances et peine à dépasser les évidences. Grâce à un bon casting, il se regarde fort agréablement mais ne réussit pas à faire vibrer : le spectateur reste en surface, avec une légère impression de déjà vu ou de manque d’ampleur. Comme Irène Némirovsky dans son roman, le réalisateur a voulu aborder l’Histoire en décrivant des individus luttant contre le destin communautaire, mais le film ne parvient pas à exprimer la complexité de ce combat. Malgré un évident déchirement intérieur des personnages, trop d’attendus et de rebonds prévisibles nuisent à la sincérité du film. De même, certaines situations ressemblent à des happy end où triomphe la justice et le bon sentiment : ainsi le méchant est puni, le mauvais se rachète, le brave invalide résiste et la lâcheté ne paie pas.

L’Histoire hélas a souvent démontré le contraire.

Malgré ces faiblesses, Suite française au cinéma est un bel hommage à l’auteur qui écrivait en 1942 : « Mon Dieu ! Mais que me fait ce pays ? Puisqu’il me rejette considérons-le froidement, regardons-le perdre son honneur et et sa vie ». 

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