Voyage à Tokyo de Ozu : jeunes parents, ne pleurez pas tout de suite !

30 Sep

Vous êtes jeunes parents – d’heureux jeunes parents, ça va de soi (une tautologie !) – et vous venez de voir Voyage à Tokyo, le chef-d’œuvre absolu de Yasujirô Ozu ! Jeunes parents, ne pleurez pas tout de suite en vous identifiant trop tôt à Shukishi et Tomi Hirayama : vous avez encore du temps devant vous !

2h15 de beauté et de délicatesse, de retenue et de critique sobre d’une société aux valeurs déliquescentes, 2h15 d’une perfection de mise en scène, mais 2h15 de parfaite ingratitude ! Le talent d’Ozu est d’avancer par petites touches pour à la fin nous bouleverser totalement devant ce que peut la nature humaine. Ici, il s’agit des relations parents / enfants dans le Japon de l’immédiat après-guerre : le système familial, tel qu’il structurait la société jusque-là, vole en éclat. Mais le film, loin de se réduire à une sociologie locale, revêt au contraire une dimension universelle capable de faire écho en chacun de nous, parents et enfants indistinctement…

Place aux jeunesD’ailleurs, avant guerre et aux Etats-Unis, Leo McCarey sur le même thème et avec des conclusions identiques, mais sur un mode comique, avait tourné Place aux jeunes.

Dans les deux cas, les parents, loin d’être terribles, deviennent gênants et encombrants ! La question est : comment s’en débarrasser ? Ne s’agit-il pas de faire de la place aux générations futures en s’allégeant du poids du passé ? Voilà une façon bien avisée de se projeter dans l’avenir ! Illusion de modernité…

Dans un style bien différent du film Delivrance de John Boorman ou encore de Aguirre, la colère de Dieu projeté jeudi 1er octobre à Cin’Eiffel, l’homme devenu un enfant révèle ici encore, que ce soit dans le film d’Ozu ou dans celui de McCarey, sa nature !

Voyage à Tokyo : l’histoire

Shukishi et Tomi Hirayama, un couple âgé qui vit dans un petit port du sud du pays, sont venus à Tokyo rendre visite à leurs enfants, l’un et l’autre mariés. Mais Koichi, le fils médecin, et Shige, la fille, mariée à Kurazo Kaneko, se montrent accaparés par leurs occupations et ne témoignent guère de tendresse à leurs parents. Seule Noriko, l’épouse de leur fils mort à la guerre, fait preuve de gentillesse à leur égard. Pour se débarrasser de leurs vieux parents, les enfants ingrats les envoient dans une station thermale. Se sentant indésirable, le vieux couple s’en retourne chez lui. Tomi tombe malade…

Jeunes parents devenus vieux, vos enfants sont ingrats !

Deux fois dans le film revient ce proverbe : « Soigne bien tes parents avant leur enterrement. Quand ils sont dans la tombe tout est inutile ». La mort, en effet, rôde tout au long de Voyage à Tokyo : c’est le fils cadet, mort à la guerre, ce sont les parents, vieillissant et semblant heureux de revenir à Tokyo une dernière fois, c’est encore Tomi qui, après des signes avant coureur d’une santé précaire, à la fin du film et de retour à la maison, meurt.

Voyage à Tokyo2Mais le cynisme de ce proverbe, qui n’est que le reflet du drame du film, c’est qu’il est énoncé comme des mots, sans plus de convictions ou d’action : les enfants qui le prononcent ne se préoccupent pas plus de leurs parents pour autant ! Ils ont coupé tout lien affectif avec eux, comme l’on couperait sans ménagement les racines d’un arbre pour le regarder fatalement se vider de sa sève.

Nous avons alors d’un côté des enfants au cœur bien asséché et, de l’autre, des parents qui, s’ils sont certes déçus par leurs descendants, n’en sont pas moins résignés…

Cette relation asymétrique, d’un amour non réciproque, marque, selon Ozu, la fragilité de la nation japonaise, en perte de repères. L’ère de la consommation, du consumérisme naissant a raison des valeurs structurantes de la société, au premier rang desquelles les valeurs familiales.

Ce que nous dit Voyage à Tokyo, c’est que le passé, finalement, est encombrant et lourd à assumer. Ca va mieux en l’oubliant. Les parents, comme la guerre, sont des souvenirs que l’on souhaite rayer de sa mémoire : aucun de ces deux pôles ne représente la modernité – au contraire de cette société de consommation qui commence à voir le jour ! A travers les parents, c’est bien l’histoire d’un pays qui est jugée.

Reste la figure de Noriko, la belle fille qui, cœur pur, sera elle, libérée de sa culpabilité et pourra retrouver une vie de femme.

Alors voilà, jeunes parents, à la vue de ce mélodrame splendide, il faut croire en l’absence de fatalité et se dire que notre progéniture, jamais, ne nous traitera de cette façon ! Sinon, préparons dès à présent nos mouchoirs !

De Voyage à Tokyo à Tel père, tel fils : une histoire du japon sous le prisme de la famille

tel-pere-tel-fils-affichePour boucler cette boucle de la société japonaise au prise avec sa filialité, on ne manquera pas de voir Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-eda (que Cin’Eiffel+ projette le dimanche 15 novembre à 15h à la médiathèque Gustave-Eiffel), qui nous plonge là dans une tentative de reconstruction d’amour filial – véritable contestation de l’effondrement moral de la société contemporaine et volonté de résister à son irrémédiable perte…

Benoît N.

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