Hiroshi Teshigahara : entre Nouvelle vague et tradition japonaises

20 Oct

La projection de La Femme des sables à Cin’Eiffel, jeudi 15 octobre, a été l’occasion de découvrir, grâce à l’intervention de Frédéric Berland, un artiste japonais majeur : Hiroshi Teshigahara.

Teshigahara sculpture2

Une sculpture monumentale signée Hiroshi Teshigahara

Cinéaste, maître en Ikébana comme son père avant lui (art de la composition florale), sculpteur, Hiroshi Teshigahara est resté dans l’histoire du cinéma pour ce film essentiel qu’est La Femme des sables, source d’inspiration pour de nombreux réalisateurs (on pense à Peter Fonda par exemple et à son film L’Homme sans frontières).

Mais avant de réaliser des long-métrages de fiction, Teshigahara a réalisé des documentaires et des films expérimentaux. Citons Hokusai (1953) et Tokyo 58.

La Femme des sables : l’histoire

Récit existentialiste et kafkaïen, La Femme des sables, adapté du roman éponyme de Kōbō Abe, sonde dans les grandes profondeurs ce qui fait l’essence de la nature humaine, en confrontant l’homme à un environnement immédiat extérieur, impermanent et hostile.

Synopsis : Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S’étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme ayant accepté l’invitation, il est escorté jusqu’à une fosse au fond de laquelle habite son hôte. L’homme descend par une échelle de corde. Une femme l’accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s’écoule des parois. Elle en remplit des bidons qui sont remontés par les villageois. Au petit matin, l’échelle de corde a disparu et l’homme se rend compte qu’il a été fait prisonnier de la femme et du village…

Entre modernité et traditions : une sombre représentation de la nature humaine, universelle

La femme des sablesLe film, outre sa dimension clairement politique (certains y ont vu une allégorie communiste), propose une vision cosmologique et finalement métaphysique de l’homme, concentré d’oppositions et traversé de contradictions. Ayant à lutter pour sa survie, Niki Jumpei apprend à découvrir ce qui sommeille au fond de lui, en devenant l’obligé et de la femme avec laquelle il doit partager ses jours (et ses nuits) et des villageois qui le retiennent prisonnier dans ce trou, où il est condamné, jusqu’à l’absurde, à dessabler la maison de bois… Toute une problématique liée au sable et à l’humidité se déploie : alors que l’on pense que le sable est sec, il est au contraire intrinsèquement gorgé d’eau et donc rempli d’humidité. Impossible de s’extraire de ce sable qui, par nature et indépendamment du taux d’humidité dans l’air, devient collant ; le sable, ici, est la métonymie de la nature humaine : avançant masqué, il ne révèle son essence qu’à mesure qu’on l’expérimente et l’explore ! Car s’il colle et si l’on peine à s’en défaire, le sable, ici paradoxalement, est la vie : le sable est eau et par là même il symbolise l’espoir ! La nature et son hostilité, sa rudesse donc, mais aussi sa capacité intrinsèque de vie, sont d’emblée manifestées dans cette vision : la nature, c’est le minéral, le plus petit élément, à commencer par l’eau présente dans le moindre grain de sable (et qui fait écho à la mer au loin – que Jumpei retrouvera à la fin de l’histoire – et au puits, dans lequel son visage se reflétera et qui lui permet de reconquérir son identité). La Femme des sables3

La Femme des sables, à chaque scène, à chaque plan même, exprime, dans sa dimension esthétique et culturelle, un tiraillement entre Occident et Orient, entre Nouvelle vague japonaise et tradition japonaise. Inspirée de la Nouvelle vague française, avec une référence directe à Alain Resnais et notamment à Hiroshima mon amour – il est à noter que le même acteur, Eiji Okada, joue dans les deux films – La Femme des sables n’en reste pas moins un film fondamentalement japonais dans ses codes et sa culture, ses représentations des rapports humains, ses oppositions conceptuelles, ses appréhensions du monde…

Des thèmes constants traversent le film qui montrent bien cette tension entre deux temps, deux cultures et qui, finalement et peut-être paradoxalement, ouvrent à l’universalité de la nature humaine, en réconciliant modernité et traditions, nouvelle vague et ancestralité.  

  • l’impermanence des choses (le sable) ;
  • la nature et sa vacuité  : la nature de la nature serait vide – vision cosmologique de la nature qui va du minéral (l’eau dans le sable) à la conscience de l’homme, en passant par le végétal, l’animal… ;
  • le destin et l’écoulement du temps : face à sa destinée et à son arbitraire, l’homme est voué à mourir ou à accepter sa conditionLa femme des sables2
  • l’opposition très japonaise entre l’intérieur et l’extérieur : le trou et le dehors, le local et l’étranger, l’horizontal et le vertical. Le professeur qui est un citadin est avant tout un étranger (qui aurait dû être incarné, à l’origine, par un occidental) qui n’est pas à sa place dans cette société : il est toujours, à l’image, représenté à la verticale, quand la femme l’est à l’horizontal 
  • par ailleurs, et par référence à La Prisonnière du désert de Ford (qui a influencé Teshigahara) et à sa scène inaugurale, il y a une profonde dissymétrie dans La Femme des sables : l’ouverture de la fenêtre, filmée depuis l’obscurité de l’intérieur, est décentrée par rapport à la façade intérieure de la maison : tout est précaire, à l’équilibre…

Benoît N.

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