Le fils de Saul

1 Mar

Grand prix du Festival de Cannes 2015, sorti en salle en novembre dernier, sélectionné pour les Césars 2016 dans la catégorie films étrangers et récompensé le 28 février 2016 par un Oscar, Le fils de Saul est passé sur les écrans sans émotion, reflétant ainsi l’essence de ce film si dérangeant du jeune réalisateur hongrois László Nemes.

Un film sur la Shoah.

– Encore… ont pu dire certains, semblant affirmer que tout a déjà été dit, le pire et l’indicible.

Mais sur le sujet, ce film est unique et dérangeant. Et impossible à qualifier sans le dénaturer car, au fond, il montre la vraie nature de la Shoah : la mort. La déshumanisation. La fin des émotions. L’absence de réaction.  László Nemes ne joue pas sur les émotions. Il les tient tellement (et volontairement) à distance que parfois le spectateur s’étonne de ne rien ressentir d’autre qu’une profonde glaciation intérieure…

Le film déroute d’abord par sa forme : la caméra semble posée sur l’épaule de Saul, le cadrage suit son regard « on découvre les choses dans le plan avec lui », dit le réalisateur, Saul est « notre guide en enfer ». La caméra bouge avec chacun de ses mouvements, produisant une image saccadée et chaotique, avec un effet d’immersion qui décuple le sentiment de confusion et d’irréalité. À cette image se superpose un brouhaha insupportable de cris, d’ordres, de bruits mécaniques et industriels, produisant une sorte de Babel infernal où les langues, les êtres, les choses s’entrecroisent, se bousculent, s’éteignent. Tout se mélange sur l’écran : sons, visions, bruits, cadences, visages, corps, vêtements… avec un effet de distanciation d’autant plus terrifiant que la perception du spectateur est rivée à celle de Saul, regard, ouïe, sensation de mouvement… Un choix que revendique le réalisateur :

C’est un travail de recherche entamé avec mes courts métrages en compagnie du même chef opérateur (Mátyás Erdély), du même ingénieur du son (Tamás Zányi).

Le visage de la déshumanisation

Seul repère dans cet univers dantesque, le visage de Saul, imperturbable, son regard fixe, absent, indifférent : on pense à ces musulmans (« muselmann ») dont parle Primo Levi et d’autres survivants de la Shoah quand ils évoquent ceux qui n’étaient plus que des ombres refermées sur eux-mêmes, « si totalement privés de réactions affectives, d’amour-propre et de toute forme de stimulation, si totalement épuisés, physiquement et psychiquement, qu’ils se laissaient totalement dominer par l’environnement », écrivait Bruno Bettelheim. De ce terme que les nazis utilisaient aussi, on ignore l’origine exacte, posture soumise ou acceptation, forme recroquevillée de ces « hommes-coquillage » selon certaines interprétations puisque, »muschel » veut dire coquille. Quel qu’en soit le sens exact, ils sont ceux qui ont tout lâché : des morts vivants.

Comme le sont les membres des Sonderkommandos, dont la durée de survie n’excédait pas quelques mois. Saul fait partie d’une de ces équipes de déportés dont la tâche assignée au camp les situait à mi-chemin entre bourreaux et victimes. Bénéficiant d’un traitement que l’on pourrait qualifier d’amélioré s’il n’était pire qu’inhumain car, pris parmi ceux dont ils faisaient partie (leur mort programmée étant reportée), les Sonderkommandos étaient chargés de mener les nouveaux arrivants à la chambre à gaz, de les accompagner puis de sortir les corps, avant de faire place nette au plus vite pour l’entrée du convoi suivant.

 

L’obsession et la déraison

Le film semble en mouvement permanent, comme si l’on se glissait dans le corps d’un animal rapide, flairant le danger, courbant le dos, la nuque, le regard, reflétant de façon effrayante la déshumanisation voulue par les bourreaux : cascade de gestes et de déplacements effectués sans âme, sans que la pensée s’en mêle, déconnection totale du corps et de la tête, prélude à la mort de tout et de tous. On suit ce corps devenu machine, outil, instrument participant à l’œuvre commune de mise à mort avant d’être lui-même broyé par le système auquel il est asservi.

Un rythme précipité et régulier, comme un souffle court, reflet d’une urgence absurde, d’un danger permanent mais impossible à analyser avec l’esprit. Seul le corps réagit, agit. Le spectateur se déplace au rythme des mouvements de Saul,  soumis,  happé par la neutralité de ce visage sur lequel rien n’accroche. Dans ce rythme sans équivalent, où la logique et la raison sont abandonnées, une obsession naît à la vue du corps d’un jeune garçon : au mépris de toute prudence ou instinct de survie, Saul veut lui donner une sépulture et trouver un rabbin pour dire le kaddish. C’est une obsession qui tourne à la déraison, mais qu’est-ce qui peut être plus déraisonnable que l’usine d’extermination qu’est Auschwitz ?

L’abandon des vivants

Tout à coup, seul importe pour Saul  le corps de l’enfant, c’est-à-dire le grain de sable dans le processus de déshumanisation : l’infime résidu humain qui réveille le sentiment et provoque chez Saul (et le médecin) une réaction. Sous le visage  impassible de Saul, se déroule alors l’histoire d’une absurdité, goutte d’eau dans un monde où l’absurde est devenu règle. Le fils de Saul, c’est ainsi l’histoire d’une déraison, d’un délire, d’un homme qui veut enterrer un fils qu’il n’a peut être jamais eu.

Mais qu’importe. La logique n’a plus de place dans cet univers où l’impensabilité prime sur la capacité à penser.

Qu’importe ce que l’on vit, qu’importe la tentative de révolte du Sonderkommando, qu’importe la volonté de laisser un témoignage de ce qui se passe dans le camp avec un appareil photo volé et caché, qu’importe de garder les traces d’une extermination massive dont on dissout les cendres dans la rivière… Le seul temps est le présent, l’urgence de l’instant, la seule certitude et la réalité, la mort. Tout est vain quand on est mort.

« Tu as abandonné les vivants pour un mort », reproche un autre membre du Sonderkommando à Saul.

La voix des cendres

des-voix-sous-la-cendrePour faire ce film, le réalisateur László Nemes et sa scénariste Clara Toyer se sont énormément documentés. Evidemment avec Shoah de Lanzmann mais aussi grâce à des historiens, des témoignages, et à ces rouleaux d’Auschwitz, ultimes tentatives de transmission (Des voix sous la cendre publié par le Mémorial de la Shoah) .

Le film a été tourné en 35 mm et non en numérique, avec une lumière volontairement froide et quasi « industrielle », donnant un film aux couleurs ternes, sans nuances, dont je ne sais plus si la teinte grise permanente est le fruit de mon imagination ou la réalité du film.

Le fils de Saul nous mène au-delà du possible, là où rien ne peut être appréhendé avec les outils habituels de compréhension et d’analyse. Sur l’écran, dans la salle, comme dans ces lieux de mort, plus rien n’a de sens. Sauf cette prière, dernière volonté d’un humain pour un autre. Ce fils à enterrer est l’étincelle, le sursaut de quelque chose d’immatériel et indestructible, quelque chose qui pourrait être le sentiment d’humanité. Pourtant, à Auschwitz, l’humanité est vaincue : dans l’usine à tuer, il n’y a ni héros ni survivant. Ainsi nous rappelle László Nemes :

La Shoah, c’est la mort.

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