Hail Caesar, l’art grinçant des frères Coen

15 Mar

Renouant avec la comédie, l’humour et le déjanté intelligent, voilà que les frères Coen s’attaquent au monstre « Cinéma » et à la machine hollywoodienne. Leur dernier film  Hail Caesar (Ave César pour le titre français) associe un scénario simple (une journée dans la vie de…), des acteurs à contre-emploi, des images à l’esthétique soignée, des références cinématographiques et… un certain sens du kitsch ! Comme à leur habitude, Joel et Ethan Coen y vont avec intelligence, dérision, clins d’œil et gros sabots parfois, mais surtout avec une évidente allégresse à bousculer les clichés et les genres.

Une journée particulière

Dans les années 1950, en plein maccarthysme et chasse aux sorcières communistes, Edward Mannix, incarné par Josh Brolin, doit, comme chaque jour, faire tourner la production des studios Capitole, gérer les questions de tournage et principalement résoudre les problèmes des stars présentes sur les différents plateaux.

hail-caesar-josh brolinLe film aurait été inspiré de la vie du « fixer » Eddy Mannix (qui apparaît dans le film Hollywoodland de Allen Counter, 2006). La fonction de « fixer » pour une production n’a pas d’équivalent français : le terme vient du verbe « to fix » (réparer, arranger) et son travail consiste à gérer les problèmes. C’est donc une sorte de « solutionneur », gestionnaire de tous les maux techniques et  humains d’un studio de cinéma. Au vu de la personnalité de ce nouveau héros Coenien, on peut imaginer que les frères Coen, qui n’en sont pas à un clin d’oeil près, ont pu penser au personnage de la série américaine des années 70 du siècle dernier, Mannix, détective bien coiffé et inflexible qui cachait un cœur pur et sensible 🙂

Toujours est-il que, de jour comme de nuit, stars, réalisateurs et journalistes ne laissent aucun répit ou repos à Eddy Mannix… qui, débordé de travail, hésite à prendre un emploi de bureau, stable, plein d’avenir (!) et bien payé, au service d’une multinationale qui fait des essais atomiques dans les îles du Pacifique… Remarquons au passage l’ironie d’une offre professionnelle présentée comme mirifique en 1950. Ainsi, sous des airs de comédie, sont abordées au cours du film diverses questions de société importantes, qui, si elles sont bien celles d’une époque, ouvrent le champ à une réflexion plus large et contemporaine : la religion, le communisme, le capitalisme, les valeurs d’un pays …

Revenons à Mannix, qui, tourmenté par le souci d’être honnête et juste dans ses actes, va à confesse plus que de raison. Au cours de cette journée particulière, il va devoir régler une affaire de kidnapping : dans l’un des studios de la production, où un péplum sur la vie de Jésus arrive en fin de tournage, une célèbre star (incarnée par Georges Clooney) joue un centurion romain touché par la foi. Or, en pleine « peur rouge », une clique de scénaristes s’estimant lésés dans leurs contrats et droits (ce n’était pas encore l’âge d’or des scénaristes et autres show-runners de série tv) militent pour leurs droits d’auteurs et enlèvent la star, qui se trimballe, outre son armure, un bon passif d’alcoolique, des neurones ralentis et quelques casseroles côté réputation…

 

Imaginez la suite, quand par ailleurs le rôle phare d’un film d’auteur est confié à un vacher, spécialiste de film de cow boy, un peu comme si on confiait un rôle de composition psychologique version actor studio à Jean-Claude Vandamme (avec tout le respect que l’on doit à cet acteur). Ou quand des représentants des communautés religieuses, conviés à réfléchir à la véracité des évènements historico-religieux, se crêpent le chignon… Ou qu’une sirène ne supporte pas son costume moulant d’écailles.
Voilà le contexte planté, le tout dans un décor grandiose de studio, carton pâte et autres sublimes mises en scène hollywoodiennes.

Un hommage au cinéma

Tous les genres, symboles et réussites du grand cinéma américain populaire défilent : évidemment le peplum, le western, mais aussi la comédie musicale façon Broadway, le cinéma musical aquatique avec un hommage à Esther Williams ou encore le polar noir des fifties avec ses vamps… Mais au-delà du cinéma américain, du Cuirassé Potemkine au Bal des sirènes, en passant par Ben Hur, les amateurs retrouveront dans Hail Caesar trace de films devenus cultes. Ils se réjouiront aussi des images soignées, de la lumière travaillée et de nombre de plans constituant de véritables vignettes esthétiques dans la narration. Éclectiques et amateurs, les frères Coen puisent à tous les arts : ainsi la scène superbe de l’embarquement sur le sous-marin prend des allures de tableau de Delacroix, et se mythifie au son de chœurs de l’Armée rouge bravant une mer déchainée… Notons au passage, et comme à leur habitude, la qualité de l’univers musical des frères Coen, avec une musique composée cette fois par Cartel Burwell (avec des extraits à écouter sur son site – en anglais).

Utilisant tout du long leur parfaite connaissance de l’histoire et du présent de l’industrie cinématographique, les frères Coen en ont appelé à leurs acteurs fétiches et se sont fait une joie de les utiliser à contre-emploi de leur image habituelle : renouant avec son rôle de décervelé dans O’Brothers, le beau Georges Clooney, défiguré par une frange impériale, est rendu plus bête que Brice de Nice et évoque le personnage un peu crétin de Brad Pitt dans Burn after reading. La prestation de Tinda Swilton dans les twins sisters journalistes, hydre à deux têtes fouineuses, est assez saisissante. Quant à la chiquissime et distinguée Scarlett Johansson, transformée en blonde vulgaire, finaude bimbo qui ne s’en laisse pas compter, elle incarne une sorte d’Arletty version US, ambitieuse, un peu « P. » au grand cœur.

Mais le vrai sujet du film, c’est le cinéma, l’usine à rêves, celle qui produit un cinéma populaire (sans connotation péjorative). C’est peut-être aussi un film qui rend hommage aux Etats-Unis et à la puissance de son cinéma – n’oublions pas que les frères Coen ont participé au scénario du dernier Spielberg, Le pont des espions, véritable hymne à la patrie de la part d’un grand réalisateur de cinéma à grande échelle. Enfin, Hail Caesar, c’est la passion, la foi en l’art, en sa capacité à sublimer le monde et la croyance en des valeurs, celles qui font qu’un film peut se faire grâce à tous les échelons et où chacun doit être respecté pour sa part au grand œuvre :

– Chacun son job, dit en substance Mannix à Georges Clooney, quand l’autre s’essaie à penser :  toi c’est acteur, alors tu joues !

Bref, tous les composants y sont pour passer un vrai bon moment de cinéma, décalé, grinçant et, sous des apparences légères, non dénué de sens critique. Véritable plongée dans les coulisses et les arrière-cours, là où on fabrique les stars, le rêve et l’illusion, Hail Caésar des frères Coen, c’est un peu le côté obscur de la force d’Hollywood 🙂

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :