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Palette du cinéma palestinien

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Bande de terre située entre l’extrême est de la mer méditerranée et la Jordanie, la Palestine est bien plus qu’un pays ; c’est le théâtre d’une multitude de conflits et d’histoires tragiques, depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, et l’arène politique de nombreux leaders mondiaux souhaitant régler le destin des citoyens qui y vivent sans les consulter. C’est également une région propice aux cinéastes.

Les Palestiniens  sont aujourd’hui plus de 4 millions, réfugiés en Cisjordanie, à Gaza, dans les pays voisins – Liban, Jordanie, Irak, Syrie – et dans le monde entier, à demander sans relâche la reconnaissance du droit au retour. Les guerres en Irak et en Syrie les ont à nouveau chassés de leur terre, les forçant à chercher une fois de plus un autre pays d’accueil. A travers leurs films, les cinéastes palestiniens affirment avant tout l’existence d’un peuple et d’une culture encore trop peu reconnus ; ils n’en finissent ainsi pas de tenter d’exorciser leur douleur en revenant sur un conflit maintes fois évoqué : la tragédie de deux peuples si proches l’un de l’autre qui se déchirent, chacun fort de son bon droit (ou en ayant la conviction), dans une lutte qui, malgré quelques lueurs d’espoir, semble ne jamais devoir prendre fin. Créé en 1968, l’Organisme de cinéma palestinien (OCP) produit à l’époque des films tenant un discours explicitement politique ; à ceux-ci succéderont, dans les années 80, les films beaucoup plus esthétisants de Michel Khleifi.

Michel Khleifi : politique et poétique

Route 181

Affiche du documentaire de Michel Khleifi et Eyal Sivan

 Michel Khleifi a expérimenté une façon de représenter les histoires dans l’Histoire. Dès son premier film, daté de 1980La Mémoire fertile (portrait de deux Palestiniennes sous l’occupation israélienne), il adopte un style entre fiction et documentaire qui lui permet d’explorer le thème de la mémoire collective en Palestine. Noces en Galilée, dans lequel le chef d’un village palestinien demande au gouverneur militaire israélien de lever le couvre feu pour marier son fils, est le premier long-métrage entièrement tourné en Palestine par un cinéaste palestinien, et obtient le prix de la critique internationale au festival de Cannes en 1987. Plus tard, il se consacre pendant plus d’un an, avec le cinéaste israélien Eyal Sivan, à la réalisation d’un documentaire qui propose un regard inédit sur les habitants de Palestine-Israël, Route 181 : fragments d’un voyage en Palestine-Israël (2003), que ses auteurs considèrent véritablement comme un acte de foi cinématographique et dont la sortie fit polémique. Dans Zindeqq (2009), un cinéaste palestinien doté d’un passeport européen revient à Nazareth pour y enterrer un oncle. Il se retrouve confronté à un drame qui le pousse à fuir dans sa propre ville et à s’interroger sur le choix qu’ont fait ses parents en 1948 : fallait-il, ou non, rester en Palestine-Israël ?

 Hany Abu-Assad ou l’ère du soupçon

Réalisateur néerlando-palestinien qui fait partie des réalisateurs contemporains importants de la Palestine, le film le plus connu et le plus controversé d’Hany Abu-Assad est Paradise now (2005). Lauréat du Meilleur film en langue étrangère aux Golden Globes en 2006, ce thriller met en scène deux amis d’enfance palestiniens, Khaled et Saïd, désignés pour commettre un attentat suicide à Tel Aviv. Munis de ceintures explosives, conduits à la frontière, peuvent-ils sans examen de conscience aller jusqu’au bout de leur mission ? Hany Abu-Assad, dans ce pamphlet aussi rigoureux que vigoureux, évite la caricature tout en ne dissimulant rien du théâtre grotesque des terroristes.

En 2013 et toujours dans la même veine, le cinéaste revient sur le thème de la trahison avec Omar, prix du jury Un certain regard au festival de Cannes. Le personnage éponyme est un Cisjordanien capturé par l’armée israélienne et relâché contre la livraison d’informations sur la cellule de résistance qu’il a créée avec ses deux amis d’enfance. Le film est émaillé de courses poursuites et des trajets répétitifs que réalise Omar, en escaladant le mur de séparation. Un film psychologique donc, avec le dilemme comme point de cristallisation des oppositions, mais toujours sans manichéisme militant.

Elia Suleiman : burlesque et gravité

intervention-divine-2002-11-gSouvent comparé à Jacques Tati ou Buster Keaton, Elia Suleiman manie le burlesque et la gravité avec le même sens poétique. Le réalisateur, scénariste et acteur palestinien, est surtout connu pour son film sorti en 2002, Intervention divine (Yad Ilahiyya).

Cin’Eiffel vous invite ce soir, dans le cadre du cycle « Frontières », à la projection sur grand écran de cette comédie tragique moderne sur la vie quotidienne des arabes en Israël, qui remporta en 2002  le prix du jury au festival de Cannes.  

Continuez à faire votre cinéma à la Médiathèque !

En passant

Éprise de liberté

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Vous êtes 50 spectateurs à être venus assister à la projection de La Fiancée du pirate au cours d’une séance qui aura insufflé un peu de légèreté à cette journée particulière.

Signe que le film de Nelly Kaplan n’a rien perdu de son mordant, vous avez beaucoup ri, vous qui pourtant ne découvriez pas l’œuvre. Toujours sous le charme de la gracieuse et impudique Marie, vous vous étonniez de la censure dont La Fiancée, interdit au moins de 18 ans lors de sa sortie en salles en 1969, fut l’objet : la mise en scène de l’homosexualité féminine, qui n’a plus rien aujourd’hui de sulfureux, y aura très probablement contribué.

Sensibles à l’impertinence d’une œuvre que vous avez qualifiée de fable autant que de farce, vous en avez souligné la liberté dans la démesure. Cette exubérance, qui culmine dans la scène quasi-orgiaque de l’enterrement de la mère, qualifiera aussi celle de l’incendie final, aboutissement du cheminement de Marie vers l’émancipation.

L’esprit provocateur de 68 souffle sur ce huis-clos provincial qui dénonce l’hypocrisie ambiante.  D’une insolence libératrice, La Fiancée vous a paru annoncer Les Valseuses de Bertrand Blier. Mais ceci est autre histoire…

Faites votre cinéma à la Médiathèque !

« P’tit Quinquin » détourne la série TV policière

5 Jan p-tit-quinquin

Le réalisateur Bruno Dumont revisite les codes du polar à la mode burlesque et donne un nouveau souffle à la série made in France.

Le P'tit Quinquin et sa bande

Le P’tit Quinquin et sa bande

La mini-série de quatre épisodes, diffusée en septembre dernier sur Arte, est à l’origine une commande de la chaîne franco-allemande. Ce format cinématographique – dans lequel Jane Campion s’est illustrée en 2013 avec Top of the lake – permet à Bruno Dumont de s’aventurer dans ce qu’il appelle le « tragique-comique » en explorant la frontière entre drame et comédie. Une extravagante enquête criminelle donne l’occasion au réalisateur de prendre à contre-pied les attentes du spectateur en dynamitant la série policière par un sens du comique insoupçonné.

Le décor : les paysages gris-bleu de la côte d’Opale, aux abords d’un village que sillonnent à vélo celui qui donne son nom à la série, un jeune garçon vif et malin surnommé P’tit Quinquin (d’après la berceuse créée en 1853 par le chansonnier lillois Alexandre Desrousseaux), et sa bande.

Le point de départ : la découverte d’une vache, à l’intérieur de laquelle gît un corps sans tête, dans un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale.

Un improbable duo d’enquêteurs

Pour mener l’enquête, le cinéaste sort de sa poche deux personnages d’hilarants ahuris : Van der Weyden, un commandant bourré de tics, hirsute et claudiquant (mix entre Monsieur Hulot, Albert Einstein et Jacques Balutin), et son fidèle lieutenant, le lymphatique et philosophe Carpentier. Il ridiculise, ce faisant, le duo de flics conventionnel du buddy-cop movie qui a fait ses armes dans les séries télé américaines à la fin des années 70 (Starsky et Hutch, Chips). Totalement décalés, Van der Weyden et Carpentier semblent conjuguer leur parfaite incompétence, une passivité portée par le leitmotiv « C’est quoi c’bordel ? », répété à tout-va par le commandant. On ne sait jamais, pourtant, si ce dernier est un génie à la Colombo ou un parfait incapable, support d’une satire envers le système policier français. Il ne peut assurer sa crédibilité que par la formule bégayante « Gendarmerie nationale ! donc hein… bon… », qui jamais n’entraîne d’actes.

Une enquête vaudevillesque… non résolue

Très vite, le réalisateur transforme l’enquête en pure absurdité. D’autres bêtes mortes et cadavres en morceaux suivront à un rythme régulier, lançant les protagonistes – depuis les flics qui tournent en rond jusqu’aux gosses qui les épient – sur la piste d’un insaisissable serial killer picard, mystérieux « exterminateur » qui fauche hommes et femmes, amants et maîtresses. L’investigation n’est que prétexte : l’intrigue n’est jamais considérée comme un but mais seulement comme un moyen de mettre en scène un imaginaire. Rester ainsi dans le mystère du « Qui a tué ? » permet à Dumont de placer les gendarmes, démunis face à l’outrance meurtrière, dans une trajectoire de quête spirituelle. Dans P’tit Quinquin, ce n’est plus le résultat, l’aboutissement de l’enquête qui importe,  mais la recherche en elle-même.

Une farce policière audacieuse

Avec la complicité du spectateur, Dumont imprime une distorsion à la structure académique du genre policier en poussant les clichés qui s’y rattachent jusqu’au burlesque le plus dévastateur. La trame policière est présente – les enquêteurs enquêtent réellement, il existe bien des liens de causalité et un certain suspense – mais, de réaliste devient quasi mystique dès le 3ème épisode avec un meurtrier désigné comme étant « le Diable en personne ». Un mal quasiment abstrait pèse alors sur le récit comme une force mystérieuse et s’incarne dans des visions aussi effroyables que fulgurantes. Si l’histoire n’était pas aussi sombre, la série ne serait évidemment pas aussi drôle : son humour, défini par le cinéaste comme « tragique-comique », correspond à la condition humaine dans sa dualité. Le réalisateur la dépeint de façon très juste à travers une galerie de personnages profondément bouleversants, tout en se livrant à une critique sociale acérée. A coups de scènes hallucinantes et hilarantes, il filme en effet une forme de fatalité que ne résolvent jamais les pouvoirs, qu’il s’agisse de l’Etat, de la science, de l’Eglise ou de la loi.

Il fait ainsi de cette enquête aux limites du fantastique une aventure cinématographique sans précédent et, par la conjugaison savante des différents registres et procédés comiques, rassure quant au potentiel humoristique de la fiction française, qu’elle soit policière… ou non !

P’tit Quinquin est à découvrir en ce moment sur la Médiathèque numérique.

En passant

Jimmy P. : le choix de Josef Schovanec

24 Sep Affiche Jimmy P

Nous recevions samedi 13 septembre Josef Schovanec, docteur en philosophie, chercheur en sciences sociales et auteur d’un Éloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez, dans le cadre d’une projection-débat autour de la thématique : « Le dialogue est un voyage : s’ouvrir aux autres pour mieux se comprendre ».  Pour nous livrer ses réflexions sur le sujet, il a fait le choix du film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines), inspiré du récit établi en 1951 par Georges Devereux, anthropologue et psychanalyste, pionnier de l’ethnopsychiatrie. Le film met en scène les rapports médicaux et humains du thérapeute avec son premier patient, un vétéran américain indien de la Seconde Guerre mondiale atteint de troubles post-traumatiques, troubles non seulement liés à son vécu personnel et ses rapports familiaux mais aussi à la confrontation de ses origines ethniques à la culture de l’Amérique blanche. 

Josef Schovanec

Affiche du film

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notre invité nous ayant lui-même suggéré ce film afin d’illustrer le sujet retenu pour cette séance, il nous a semblé pertinent de souligner les correspondances entre son ouvrage et le film de Desplechin.

  • La position de « marginal »

Elle s’applique à Jimmy Picard  autant qu’à Josef Schovanec dans la mesure où ils appartiennent tous deux à une minorité. L’un est un Indien Blackfoot qui se heurte à la toute-puissance des médecins blancs de l’époque ; l’autre, une « personne avec autisme » qui a su faire valoir sa différence et milite auprès des pouvoirs publics pour une meilleure prise en considération des personnes concernées. Juste après la projection, J. Schovanec a pris la parole pour mettre en perspective notre vision du monde, qu’il juge désespérément occidentalo-centrée et calquée sur une échelle de valeurs propres à la classe moyenne américaine blanche. A la spectatrice que l’introduction de J. Schovanec laissait quelque peu démunie, il assurera que la problématique du voyage comme réalisation de soi concerne potentiellement chacun d’entre nous et que ses rencontres avec des « gens de peu », tout particulièrement en Asie centrale, comptent parmi ses plus beaux souvenirs de voyage.

  • La thérapie

A la psychothérapie engagée par G. Devereux avec Jimmy P. répond le concept de « voyageothérapie » proposé par J. Schovanec dans son Éloge du voyage. Cet aspect de guérison via le voyage a fait l’objet d’une question à laquelle l’auteur a répondu en soulignant que la finalité du voyage est bien de nous obliger à lutter contre nos préjugés et que « mieux que nulle autre thérapie, [il] rend les traumatismes passés obsolètes. » Voilà pourquoi, à la personne qui s’interrogeait sur les éventuels peurs qu’il aurait pu éprouver lors de ses voyages, il signifiait que c’était précisément ces hasards et ces potentiels inconforts qui constituaient à la fois le moteur et la richesse de ces expériences-là.

  • La langue et le transculturalisme

J. Schovanec, comme G. Devereux, a une passion des langues qui se traduit par le multilinguisme et l’attrait pour le transculturalisme. Il en parle dix parmi lesquelles l’amharique parlé en Ethiopie ou l’azéri d’Azerbaïdjan. Dans son ouvrage, il parle d’ailleurs de lui comme d’un « être linguistique hybride ». En réponse à la question portant sur le voyage en tant qu’échappatoire, il répond que cette traversée des langues et des mondes constitue la condition nécessaire à la compréhension de notre humanité. Il rejoint en cela G. Devereux, également polyglotte, qui fut l’initiateur d’une pratique transculturelle de la psychiatrie, expliquant les relations entre le psychisme et la culture, entre les normes sociales et les désordres de l’esprit.

Nous nous pencherons de plus près sur le sujet des normes culturelles en interrogeant la possibilité d’une émancipation lors notre prochaine séance de Cin’Eiffel+ le 15 novembre prochain, autour du film Wajdja de la réalisatrice saoudienne Haifaa al-Mansour.

Votre été ciné : le plein de films à Paris !

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Cin’estival ! Alors que vient de s’achever le festival Paris Cinéma − avec en clôture le mythique film collectif de la Nouvelle Vague Paris vu par, en version numérique restaurée et en avant-première de sa ressortie en salles −, quelques infos pour continuer à en prendre plein la vue cet été, en plein air, ou non. 

Ciné lunaire ! Le festival Cinéma au clair de lune, du 31 juillet au 31 août, se décline en 9 séances de cinéma à la belle étoile aux quatre coins de Paris, tandis que, pour sa 24e édition, le Cinéma en plein air à la Villette se penche sur l’adolescence à travers une trentaine de longs et courts-métrages projetés en soirée, du 23 juillet au 24 août. Le Festival Silhouette vous invite quant à lui, du 29 août au 6 septembre, à « Faire le mur » au Parc de la Butte du Chapeau Rouge (Paris 19e) : chaque soir, un concert ouvrira la soirée pour ensuite, à la nuit tombée, laisser place à des courts-métrages de tous genres : fictions, documentaires, films expérimentaux, clips… Pour les plus jeunes, des séances spéciales seront également proposées en salle.

Ciné ludique ! S’il est facile de regarder un film d’animation, il est difficile de concevoir la quantité de travail qu’il a fallu pour le réaliser. L’expo Motion Factory : les ficelles du monde animé, à la Gaîté lyrique, propose jusqu’au 10 août de se plonger dans la conception des courts et moyens-métrages d’animation tactile, avec des décors et des personnages en bois, en papier ou en pâte à modeler. Une belle mise à l’honneur du talent de ces artisans du film. Plus spectaculaire, l’expo Star Wars identities, à La Cité du Cinéma en Seine-Saint-Denis, qui joue les prolongations jusqu’au 5 octobre, invite son public à découvrir objets, maquettes et costumes de la saga, à travers un parcours censé esquisser le portait psychologique des visiteurs.

 

Esprit ludique toujours, et jusqu’au 27 juillet, au cœur du cycle « Le Goût du jeu », au Forum des images, avec des films comme autant de terrains de jeux merveilleux, pour tous les âges. La Cinémathèque française rend par ailleurs hommage à l’audace et à la curiosité de son fondateur, pionnier de la conservation et la restauration de films, avec une programmation de films et une exposition, Le Musée imaginaire d’Henri Langlois.

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