Tag Archives: Cinéma asiatique

Akira Kurosawa, maître du cinéma japonais

29 Nov

L’humanisme dAkira Kurosawa (nouvelle fenêtre) a fait du réalisateur l’un des plus grands maîtres du cinéma japonais. Arrivé au cinéma par hasard, il n’a jamais caché son aversion envers le milieu et accuse volontiers les acteurs de trop forcer leur jeu. Dans tous ses films, sa création se partage entre la critique de l’esprit samouraï et la révolte contre l’injustice sociale. Toutefois, il ne se considérait pas comme un cinéaste engagé. Avec plus d’une quarantaine de réalisations, le cinéma de Kurosawa donne à voir des films réalistes en passant du film noir aux grandes épopées du Japon médiéval. À partir de 1948, il va de chef-d’œuvre en chef d’œuvre. Mais en 1970, l’échec commercial de Dodes’kaden plonge le cinéaste dans une profonde dépression. En 1975, c’est le splendide Dersou Ouzala, joyau sibérien tourné dans d’admirables paysages de steppes et de forêt, retraçant l’histoire d’amitié entre un jeune explorateur russe et un vieux trappeur qui lui permit de revenir au sommet de son art. À 83 ans, Kurosawa sortait son dernier film, un des plus originaux en forme de testament philosophique Madadayo, portrait d’un vieux maître au crépuscule de sa vie.

Cin’Eiffel présente jeudi 30 novembre 2017 à 19h30, Dersou Ouzala, fine adaptation du récit de l’explorateur russe Vladimir Arseniev (nouvelle fenêtre) et Oscar 1976 du meilleur film étranger. La projection sera suivie d’une discussion animée par Christophe Champclaux, historien du cinéma, auteur et réalisateur, spécialiste de cinéma japonais.

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Hiroshi Teshigahara : entre Nouvelle vague et tradition japonaises

20 Oct

La projection de La Femme des sables à Cin’Eiffel, jeudi 15 octobre, a été l’occasion de découvrir, grâce à l’intervention de Frédéric Berland, un artiste japonais majeur : Hiroshi Teshigahara.

Teshigahara sculpture2

Une sculpture monumentale signée Hiroshi Teshigahara

Cinéaste, maître en Ikébana comme son père avant lui (art de la composition florale), sculpteur, Hiroshi Teshigahara est resté dans l’histoire du cinéma pour ce film essentiel qu’est La Femme des sables, source d’inspiration pour de nombreux réalisateurs (on pense à Peter Fonda par exemple et à son film L’Homme sans frontières).

Mais avant de réaliser des long-métrages de fiction, Teshigahara a réalisé des documentaires et des films expérimentaux. Citons Hokusai (1953) et Tokyo 58.

La Femme des sables : l’histoire

Récit existentialiste et kafkaïen, La Femme des sables, adapté du roman éponyme de Kōbō Abe, sonde dans les grandes profondeurs ce qui fait l’essence de la nature humaine, en confrontant l’homme à un environnement immédiat extérieur, impermanent et hostile.

Synopsis : Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S’étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme ayant accepté l’invitation, il est escorté jusqu’à une fosse au fond de laquelle habite son hôte. L’homme descend par une échelle de corde. Une femme l’accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s’écoule des parois. Elle en remplit des bidons qui sont remontés par les villageois. Au petit matin, l’échelle de corde a disparu et l’homme se rend compte qu’il a été fait prisonnier de la femme et du village…

Entre modernité et traditions : une sombre représentation de la nature humaine, universelle

La femme des sablesLe film, outre sa dimension clairement politique (certains y ont vu une allégorie communiste), propose une vision cosmologique et finalement métaphysique de l’homme, concentré d’oppositions et traversé de contradictions. Ayant à lutter pour sa survie, Niki Jumpei apprend à découvrir ce qui sommeille au fond de lui, en devenant l’obligé et de la femme avec laquelle il doit partager ses jours (et ses nuits) et des villageois qui le retiennent prisonnier dans ce trou, où il est condamné, jusqu’à l’absurde, à dessabler la maison de bois… Toute une problématique liée au sable et à l’humidité se déploie : alors que l’on pense que le sable est sec, il est au contraire intrinsèquement gorgé d’eau et donc rempli d’humidité. Impossible de s’extraire de ce sable qui, par nature et indépendamment du taux d’humidité dans l’air, devient collant ; le sable, ici, est la métonymie de la nature humaine : avançant masqué, il ne révèle son essence qu’à mesure qu’on l’expérimente et l’explore ! Car s’il colle et si l’on peine à s’en défaire, le sable, ici paradoxalement, est la vie : le sable est eau et par là même il symbolise l’espoir ! La nature et son hostilité, sa rudesse donc, mais aussi sa capacité intrinsèque de vie, sont d’emblée manifestées dans cette vision : la nature, c’est le minéral, le plus petit élément, à commencer par l’eau présente dans le moindre grain de sable (et qui fait écho à la mer au loin – que Jumpei retrouvera à la fin de l’histoire – et au puits, dans lequel son visage se reflétera et qui lui permet de reconquérir son identité). La Femme des sables3

La Femme des sables, à chaque scène, à chaque plan même, exprime, dans sa dimension esthétique et culturelle, un tiraillement entre Occident et Orient, entre Nouvelle vague japonaise et tradition japonaise. Inspirée de la Nouvelle vague française, avec une référence directe à Alain Resnais et notamment à Hiroshima mon amour – il est à noter que le même acteur, Eiji Okada, joue dans les deux films – La Femme des sables n’en reste pas moins un film fondamentalement japonais dans ses codes et sa culture, ses représentations des rapports humains, ses oppositions conceptuelles, ses appréhensions du monde…

Des thèmes constants traversent le film qui montrent bien cette tension entre deux temps, deux cultures et qui, finalement et peut-être paradoxalement, ouvrent à l’universalité de la nature humaine, en réconciliant modernité et traditions, nouvelle vague et ancestralité.  

  • l’impermanence des choses (le sable) ;
  • la nature et sa vacuité  : la nature de la nature serait vide – vision cosmologique de la nature qui va du minéral (l’eau dans le sable) à la conscience de l’homme, en passant par le végétal, l’animal… ;
  • le destin et l’écoulement du temps : face à sa destinée et à son arbitraire, l’homme est voué à mourir ou à accepter sa conditionLa femme des sables2
  • l’opposition très japonaise entre l’intérieur et l’extérieur : le trou et le dehors, le local et l’étranger, l’horizontal et le vertical. Le professeur qui est un citadin est avant tout un étranger (qui aurait dû être incarné, à l’origine, par un occidental) qui n’est pas à sa place dans cette société : il est toujours, à l’image, représenté à la verticale, quand la femme l’est à l’horizontal 
  • par ailleurs, et par référence à La Prisonnière du désert de Ford (qui a influencé Teshigahara) et à sa scène inaugurale, il y a une profonde dissymétrie dans La Femme des sables : l’ouverture de la fenêtre, filmée depuis l’obscurité de l’intérieur, est décentrée par rapport à la façade intérieure de la maison : tout est précaire, à l’équilibre…

Benoît N.

Voyage à Tokyo de Ozu : jeunes parents, ne pleurez pas tout de suite !

30 Sep

Vous êtes jeunes parents – d’heureux jeunes parents, ça va de soi (une tautologie !) – et vous venez de voir Voyage à Tokyo, le chef-d’œuvre absolu de Yasujirô Ozu ! Jeunes parents, ne pleurez pas tout de suite en vous identifiant trop tôt à Shukishi et Tomi Hirayama : vous avez encore du temps devant vous !

2h15 de beauté et de délicatesse, de retenue et de critique sobre d’une société aux valeurs déliquescentes, 2h15 d’une perfection de mise en scène, mais 2h15 de parfaite ingratitude ! Le talent d’Ozu est d’avancer par petites touches pour à la fin nous bouleverser totalement devant ce que peut la nature humaine. Ici, il s’agit des relations parents / enfants dans le Japon de l’immédiat après-guerre : le système familial, tel qu’il structurait la société jusque-là, vole en éclat. Mais le film, loin de se réduire à une sociologie locale, revêt au contraire une dimension universelle capable de faire écho en chacun de nous, parents et enfants indistinctement…

Place aux jeunesD’ailleurs, avant guerre et aux Etats-Unis, Leo McCarey sur le même thème et avec des conclusions identiques, mais sur un mode comique, avait tourné Place aux jeunes.

Dans les deux cas, les parents, loin d’être terribles, deviennent gênants et encombrants ! La question est : comment s’en débarrasser ? Ne s’agit-il pas de faire de la place aux générations futures en s’allégeant du poids du passé ? Voilà une façon bien avisée de se projeter dans l’avenir ! Illusion de modernité…

Dans un style bien différent du film Delivrance de John Boorman ou encore de Aguirre, la colère de Dieu projeté jeudi 1er octobre à Cin’Eiffel, l’homme devenu un enfant révèle ici encore, que ce soit dans le film d’Ozu ou dans celui de McCarey, sa nature !

Voyage à Tokyo : l’histoire

Shukishi et Tomi Hirayama, un couple âgé qui vit dans un petit port du sud du pays, sont venus à Tokyo rendre visite à leurs enfants, l’un et l’autre mariés. Mais Koichi, le fils médecin, et Shige, la fille, mariée à Kurazo Kaneko, se montrent accaparés par leurs occupations et ne témoignent guère de tendresse à leurs parents. Seule Noriko, l’épouse de leur fils mort à la guerre, fait preuve de gentillesse à leur égard. Pour se débarrasser de leurs vieux parents, les enfants ingrats les envoient dans une station thermale. Se sentant indésirable, le vieux couple s’en retourne chez lui. Tomi tombe malade…

Jeunes parents devenus vieux, vos enfants sont ingrats !

Deux fois dans le film revient ce proverbe : « Soigne bien tes parents avant leur enterrement. Quand ils sont dans la tombe tout est inutile ». La mort, en effet, rôde tout au long de Voyage à Tokyo : c’est le fils cadet, mort à la guerre, ce sont les parents, vieillissant et semblant heureux de revenir à Tokyo une dernière fois, c’est encore Tomi qui, après des signes avant coureur d’une santé précaire, à la fin du film et de retour à la maison, meurt.

Voyage à Tokyo2Mais le cynisme de ce proverbe, qui n’est que le reflet du drame du film, c’est qu’il est énoncé comme des mots, sans plus de convictions ou d’action : les enfants qui le prononcent ne se préoccupent pas plus de leurs parents pour autant ! Ils ont coupé tout lien affectif avec eux, comme l’on couperait sans ménagement les racines d’un arbre pour le regarder fatalement se vider de sa sève.

Nous avons alors d’un côté des enfants au cœur bien asséché et, de l’autre, des parents qui, s’ils sont certes déçus par leurs descendants, n’en sont pas moins résignés…

Cette relation asymétrique, d’un amour non réciproque, marque, selon Ozu, la fragilité de la nation japonaise, en perte de repères. L’ère de la consommation, du consumérisme naissant a raison des valeurs structurantes de la société, au premier rang desquelles les valeurs familiales.

Ce que nous dit Voyage à Tokyo, c’est que le passé, finalement, est encombrant et lourd à assumer. Ca va mieux en l’oubliant. Les parents, comme la guerre, sont des souvenirs que l’on souhaite rayer de sa mémoire : aucun de ces deux pôles ne représente la modernité – au contraire de cette société de consommation qui commence à voir le jour ! A travers les parents, c’est bien l’histoire d’un pays qui est jugée.

Reste la figure de Noriko, la belle fille qui, cœur pur, sera elle, libérée de sa culpabilité et pourra retrouver une vie de femme.

Alors voilà, jeunes parents, à la vue de ce mélodrame splendide, il faut croire en l’absence de fatalité et se dire que notre progéniture, jamais, ne nous traitera de cette façon ! Sinon, préparons dès à présent nos mouchoirs !

De Voyage à Tokyo à Tel père, tel fils : une histoire du japon sous le prisme de la famille

tel-pere-tel-fils-affichePour boucler cette boucle de la société japonaise au prise avec sa filialité, on ne manquera pas de voir Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-eda (que Cin’Eiffel+ projette le dimanche 15 novembre à 15h à la médiathèque Gustave-Eiffel), qui nous plonge là dans une tentative de reconstruction d’amour filial – véritable contestation de l’effondrement moral de la société contemporaine et volonté de résister à son irrémédiable perte…

Benoît N.

En passant

Tatouage de Yasuzo Masumura, 1966

22 Déc

Jeudi 18 décembre,

On a vu des ombres, des miroirs, des meurtres, une geisha, des armes, du sang, une araignée et bien sûr…un tatouage.

On a parlé de Tanizaki, de Mishima, de Bataille, de Marguerite Yourcenar et de Marcel Proust, d’érotisme, d’Orient et d’Occident, de modernité, de Sartre et de Kierkegaard, d’existentialisme et de création artistique…

Vous l’avez compris, soirée tout à fait exceptionnelle, pour ce film rare et inattendu de Masumura.

Frédéric Berland, professeur de philosophie et spécialiste de culture japonaise,  nous a entraînés, avec virtuosité, dans cette incroyable aventure, à travers une lecture philosophique et existentielle d’un des maîtres de l’âge d’or du cinéma japonais.

De la haute voltige à Cin’eiffel !

Faites votre cinéma à la Médiathèque !

Ayako Wakao, la muse sensuelle de Yasuzo Masumura

18 Déc

Ayako Wakao est née le 8 novembre 1933 à Tokyo. A l’adolescence, elle suit une formation d’actrice à l’école de la Daiei (Daiei Motion Picture Company). En 1952, elle obtient ses premiers rôles dans Je n’oublierai pas la chanson de Nagasaki de Tomotaka Tasaka et Demain c’est dimanche de Kozo Saeki, incarnant la « pure jeune fille japonaise ».

L’actrice se fait connaitre avec son rôle d’apprenti geisha dans Les Musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi et tourne dans son dernier film (La Rue de la honte), interprétant cette fois une prostituée. Très populaire grâce à sa beauté juvénile et à son jeu d’une grande sensualité, elle apparaît dans prés de 160 films. On la voit dans les films de Seiji Hisamatsu (Keisatsu nikki), d’Ozu (Herbes flottantes), d’Ichakawa (Bonchi, La Vengeance d’un acteur). Mais c’est surtout Yasuzo Masumura qui change son image de jeune fille en femme fatale lui offrant des premiers rôles dans une vingtaine de films : Confession d’une épouse, La femme de Seisaku, L’Ange rouge ou encore Tatouage. 

Avec la faillite de la Daiei, sa carrière cinématographique prend fin comme pour beaucoup d’autres actrices victimes de la crise. Elle joue désormais pour la télévision, mais apparaît une dernière fois au cinéma en 1987 dans La Princesse de la lune de Kon Ichikawa.

Profitez de la projection de Tatouage que vous propose Cin’Eiffel ce jeudi 18 décembre à 19h30 pour découvrir la belle et envoûtante Ayako Wakao. Le film sera présenté par le philosophe Frédéric Berland.

Faites votre cinéma à la Médiathèque !

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