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Fin août, début septembre : une surprise, deux déceptions

7 Sep

Non, il ne sera pas question ici du film d’Olivier Assayas (même si le réalisateur est insidieusement présent dans cet article… A vous de trouver !). Il est ici question de trois films, trois films de femme par hasard, vus sur La Médiathèque numérique (et toujours disponibles).

Ça a débuté le 23 août. Une envie, en pleine fin d’été, de voir le dernier film de Mia Hansen-Løve, L’avenir. Une envie qui faisait suite à l’inattendue surprise de sa précédente réalisation, Eden. Las ! Toutes les belles promesses, notamment de modestie retrouvée, s’envolent dès les premières images, ou plutôt les premières paroles. Votre mère a beau être philosophe, les gènes de la pensée, très visiblement, ne se transmettent pas, ou mal, ou pas totalement. Voilà donc un film verbeux, pas désagréable par ailleurs si l’on réussit à surmonter l’obstacle de la parole discursive, mais sans grand intérêt. L’avenir peut se passer de Mia Hansen-Løve. 23 août. Déception.

everyone-else Ça se poursuit le 24 août les séances de cinéma à la maison. Pour ne pas rester sur cette frustration, et parce que l’on veut découvrir un film de Maren Ade, dont la dernière réalisation, malgré qu’elle est revenue bredouille de Cannes, Toni Erdmann, a été plébiscitée par la critique. Ce sera donc la projection de Everyone else, sorti en 2010. Le film raconte la déchirure latente et progressive de Chris et Gitty, en vacances en Sardaigne. Avec beaucoup d’humour, énormément de rythme, Ade nous montre comment deux êtres qui s’aiment peuvent, dans le même temps, se haïr : c’est un film fort sur la difficulté de faire couple, de s’entendre, de respecter ses différences et d’avoir un projet de vie en commun. Mais c’est surtout un film sur la communication ou, plutôt, l’impossibilité pour certains individus de se livrer, de se donner, de parler. Un anti-Mia Hansen-Løve qui, ce deuxième soir, réconcilie avec le cinéma.

les-ogres

Oui mais, il y a un troisième soir, le 2 septembre très précisément, et une seconde attente déçue. Oui, il y a Les Ogres. Quoi dire… Évidemment le film est exubérant, « à la Fellini » c’est trop dire, « rabelaisien » c’est ne pas avoir lu Rabelais ! Mais, incontestablement, une grande énergie se dégage de cette troupe de théâtre ambulant, petite société marginale brinquebalante qui ne fait pas l’économie des déboires humains. Oui mais voilà, entre caméra mal placée et très mal portée (pour être au plus près, très certainement, à la façon documentaire, des personnages – qui pour certains le sont à peine, puisque le père et la mère de la réalisatrice Léa Fehner, par exemple, jouent leur propre rôle), mise en scène aléatoire et aux effets répétitifs, dialogues oubliés et mise en situation forcées, on verse trop souvent de l’énergie à l’hystérie, et des angoisses existentielles à la balourdise de comptoir ! Et là c’est le drame : car tout part dans tous les sens et plus rien n’est sous contrôle. Autre gros problème, le rythme : ce film en manque cruellement, qui alterne des scènes vives et pleines de vie à des scènes qui n’en finissent plus de ne rien montrer et ne rien dire… Les 2h30 sont alors longues, très longues… Tout de même, et il faut le noter, dans le dernier tiers du film, il y a deux ou trois scènes magnifiques, avec une tension rare : celle de la dispute entre le père et la mère, celle du repas dans le bar, et celle où Déloyal surprend Microbe avec un autre (très jeune) homme. Et puis il y a Adèle Haenel. Ça suffit presque à sauver le film… et la soirée !

Buffalo'66Récapitulons : il faut voir Everyone else, on peut voir Les ogres pour ses quelques scènes très touchantes et on peut ne pas voir L’avenir (et lui préférer Eden).

Mais le plus simple est encore que vous vous fassiez votre propre avis !

Benoît N.

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Cafe Society, un Woody Allen pour les amoureux

28 Juin

Depuis des années, Woody Allen et moi, ça se passait en automne : septembre pour Blue Jasmine, Magic in the Moonlight, octobre pour Irrational Man. Un an entre chaque retrouvaille pour avoir le temps de m’impatienter et, lui, de préparer un nouveau film. Mais voilà qu’en ce printemps 2016, avec Cafe Society sur les écrans, le réalisateur bouleverse mes habitudes, semblant avoir été atteint de prolixité et peut-être d’un soupçon de précipitation… Mais il en profite pour renouer avec le charme des premières amours. Les siennes et celles de ses inconditionnels de la première heure.
woody allenQuand on aime, il est clair qu’on accepte tout, le meilleur et le pire. Dans les passes difficiles, on essaie de retrouver l’étincelle qui confirme que l’objet d’amour est resté digne de cet amour, malgré des faiblesses, des longueurs et une certaine routine … Cafe Society présente tous les charmes d’un Woody Allen, bon, fidèle et virtuose. Mais il lui manque ce petit je-ne-sais-quoi qui en ferait un des films magiques d’une filmographie étonnamment riche. Pour mémoire, 76 œuvres (séries et films) au crédit du réalisateur de 81 ans…

Le reproche (de passionnée) que l’on pourrait faire à ce dernier film est que Woody Allen ne joue pas dedans. Quand le maître himself était sur l’écran, quelle merveille ! Depuis Scoop, son absence est une évidence, malgré une apparition dans To Rome with love qui ne laisse pas un grand souvenir. Mais il sait trouver des acteurs qui, sans jamais l’égaler (oui, je suis clairement de parti-pris), apportent un plus à ses personnages et, cette fois, c’est un Jesse Eisenberg tout en finesse qui remplace celui qui fut le premier à donner un ton si particulier au personnage allenien. Quoique, de mon point de vue, Woody Allen soit à jamais irremplaçable 🙂

Sans crainte de spoiler, je tiens à prévenir les spectateurs qui, comme moi, furent séduits par les Woody Allen d’origine : son personnage principal est un héros. Ainsi, suivant la tendance de ses derniers films, la comédie est devenue douce-amère, voire dramatique et l’angoisse profonde et existentielle…

Car Bobby Dorfman, incarné par Jesse Eisenberg, n’a plus la maladresse des anti-héros alleniens. Souvenez-vous d’eux  : tous ceux qui avaient toutes les chances de perdre mais restaient de façon hautement improbable persuadés de réussir : de Annie Hall à Escrocs mais pas trop, l’anti-héros a longtemps été la marque de WA.

Passons, l’amour rend nostalgique et on n’oublie jamais ses premières amours, réelles, fictionnelles ou cinématographiques. C’est bien ce que semble affirmer WA dans Cafe Society, qui a des accents de « retour sur ma vie » (la sienne). Car il y est question d’un jeune homme tenté par les sirènes d’Hollywood qui finalement revient à New York mais n’oublie rien du passé…

Cafe Society est bien un Woody Allen

Une chose est certaine : on trouve dans Cafe Society tous les ingrédients qui font la signature et les qualités du maître.

Site-officiel-woody-allenUne forme bâtie sur une structure qui a fait ses preuves avec :

  • un narrateur en voix off : regard et commentaires de démiurge regardant ses personnages se débattre avec leur Destin… avec un effet de mise à distance pour le spectateur.
  • des personnages caractérisés et archétypaux : outre le jeune juif new-yorkais au cœur pur, on trouve une jeune femme pragmatique, incarnée par Kristen Stewart, une famille haute en couleur, quelques riches héritières, et celui qui a réussi, l’oncle agent de stars à Hollywood.
  • une période, les années 30, avec une musique, le Jazz, des costumes fabuleux, des coiffures aux petits airs de Peaky Blinders et des décors années folles à la Gatsby.
  • un jeu sur l’esthétique : images, couleurs et lumière retravaillées. L’origine sociale et le milieu naturel des personnages sont l’occasion pour Allen de jouer sur le cadrage et la composition de véritables tableaux. Il insère des vignettes esthétiques, notamment dans les décors de l’appartement de la mère ou sur les docks, qui font indéniablement penser aux œuvres du photographe anglais Martin Parr, qui travaille, lui aussi, sur l’exagération, le décalage et les juxtapositions incongrues. Le plan de la chambre à coucher avec un dessus de lit, un papier peint, des cadres au mur et le pull-over du personnage est à ce titre un morceau d’anthologie.
  • de l’humour : un croisement réussi d’autodérision et de lucidité, composé de dialogues, de jeu sur le non-sens et d’ellipses dans la narration. Les scènes avec le frère mafieux sont ainsi des modèles du genre, où le raccourci de pensée s’exprime en images, matérialisé par une juxtaposition de plans.

Des thèmes récurrents :

  • les idéaux, en particulier ceux qu’on a perdus, soit des parcours de vie entre déception, aveuglement et aménagement de l’éthique personnelle.
  • la question de l’argent : en gagner, en perdre, en voler…
  • la question de l’échec ou de la réussite d’une vie… avec ses corollaires : lucidité, pessimisme, désespoir sous la légèreté apparente. (Noter à ce sujet le fond noir de l’affiche, que d’aucuns pourraient interpréter comme un message.)
  • le rapport au divin avec la remise en question des traditions culturelles ou religieuses, soulignée par des répliques savoureuses, teintées d’ironie et de réflexion sur l’absurde.

Je proteste contre le silence*

*dit un des personnages à propos de Dieu qui ne répond jamais à ses prières.

Café Society : Blake Lively, Jesse Eisenberg. Copyright Gravier productions Inc. Sabrina Lantos

Café Society : Blake Lively, Jesse Eisenberg. Copyright Gravier productions Inc. Sabrina Lantos

À cette liste non exhaustive de la « patte » WA,  il faut ajouter New York. L’attachement viscéral du réalisateur à sa ville se confond ici avec celui de son héros, le transformant en un double juvénile du réalisateur new-yorkais. Montrant une nouvelle fois la capacité du maître à se métamorphoser et se reproduire dans le jeu de ses acteurs… Après Barcelone, Rome et Paris, WA dit dans Cafe Society : rien ne vaut New York, Central Park, ses bagels et son Bronx.

Mais alors ? Qu’est-ce qui manque à Cafe Society  ?

Après réflexion, et le cœur lourd, je dirais le rythme…

Est-ce la multiplication d’intrigues secondaires (les affaires louches du frère, les relations de voisinage de la sœur, les amitiés du héros…) qui finissent par tisser une sorte de broderie de remplissage (oh pardon Woody) autour de la trame principale ? Est-ce cette profusion qui donne cette impression de trop confinant au pas assez ? Ou est-ce cette mélancolie latente et ce ralentissement inéluctable des choses, déjà sensibles dans les derniers films ?

Toujours est-il que malgré ses qualités formelles, stylistiques et intemporelles, la magie du contrepoint allenien fonctionne moins bien dans Cafe Society… Et je suis au regret de le dire, malgré mon admiration, mon respect et ma passion sans faille pour Woody Allen, on s’ennuie au Cafe Society. Un peu comme à ces réunions de famille, où l’on se retrouve avec plaisir, où l’on reconnait les histoires et les souvenirs, mais où finalement il manque l’étincelle… Et d’où on repart attristée à l’idée que peut-être ce sera le dernier…

Saviez-vous que Jean Genet… ?

22 Mar

Saviez-vous que Jean Genet avait réalisé un film ?

Un court métrage pour tout dire.
Muet sans sonorisation, un noir et blanc très contrasté de 25 minutes, tourné en 1950.
Un court métrage au parfum de scandale bien sûr, auquel est habitué l’auteur du Condamné à mort (1942), de Notre-Dame-des-Fleurs (1944), ou encore des Bonnes (1947).

un-chant-damourUn court métrage de fiction racontant l’histoire d’amour de deux prisonniers, sous l’œil complice et lubrique, fantasmatique, d’un gardien qui les observe par le judas. Deux prisonniers qui communiquent à l’aide d’un trou creusé dans le mur, dans lequel ils introduisent une paille, par laquelle transitent leur souffle et leur intimité. A l’aveugle ils se désireront, ils se toucheront, ils s’envieront. Sans se voir, il se sentiront et s’aimeront, ils danseront : emprisonnés, ils vivront un amour accompli.

Chant d’amour est ainsi une œuvre clandestino-érotique à l’image de Genet : poétique et lyrique, subversive, hors-norme et marginale. Mais c’est avant tout une belle histoire d’amour où le corps reconquiert toute sa place, où désir et sensualité, réhabilités et assumés, traversent une pellicule frémissante et tactile.

un-chant-damour-2En 1950, dans cette France de l’immédiat après-guerre, Genet montre et suggère trop, beaucoup trop, ou beaucoup plus que ce que la bienséance et la morale de l’époque sont en mesure d’accepter et de tolérer !

C’est pourquoi sans doute le film subira une longue censure. Henri Langlois le premier, en 1954, le projettera à la Cinémathèque française : mais le film que l’on verra là est amputé de toutes ces scènes trop explicitement « pornographiques ». Dix ans plus tard, Chant d’amour est projeté à la sauvage à New York : les spectateurs n’auront pas le temps de voir le film dans son entier, la projection étant interrompue par une descente de police !

Aujourd’hui, on peut voir Chant d’amour, sans restriction et sans jugement, librement. On peut le voir pour ce qu’il est : un film superbe !

Alors pourquoi se refuser ce plaisir ?

 

On peut également voir Chant d’amour en ce moment même au Théâtre de la colline, du 17 au 26 mars, dans la mise en scène de Spendid’s par Arthur Nauzyciel. Le film en effet précède la pièce de Genet : ces deux œuvres entrent en interaction.

Benoît N.

Hail Caesar, l’art grinçant des frères Coen

15 Mar

Renouant avec la comédie, l’humour et le déjanté intelligent, voilà que les frères Coen s’attaquent au monstre « Cinéma » et à la machine hollywoodienne. Leur dernier film  Hail Caesar (Ave César pour le titre français) associe un scénario simple (une journée dans la vie de…), des acteurs à contre-emploi, des images à l’esthétique soignée, des références cinématographiques et… un certain sens du kitsch ! Comme à leur habitude, Joel et Ethan Coen y vont avec intelligence, dérision, clins d’œil et gros sabots parfois, mais surtout avec une évidente allégresse à bousculer les clichés et les genres.

Une journée particulière

Dans les années 1950, en plein maccarthysme et chasse aux sorcières communistes, Edward Mannix, incarné par Josh Brolin, doit, comme chaque jour, faire tourner la production des studios Capitole, gérer les questions de tournage et principalement résoudre les problèmes des stars présentes sur les différents plateaux.

hail-caesar-josh brolinLe film aurait été inspiré de la vie du « fixer » Eddy Mannix (qui apparaît dans le film Hollywoodland de Allen Counter, 2006). La fonction de « fixer » pour une production n’a pas d’équivalent français : le terme vient du verbe « to fix » (réparer, arranger) et son travail consiste à gérer les problèmes. C’est donc une sorte de « solutionneur », gestionnaire de tous les maux techniques et  humains d’un studio de cinéma. Au vu de la personnalité de ce nouveau héros Coenien, on peut imaginer que les frères Coen, qui n’en sont pas à un clin d’oeil près, ont pu penser au personnage de la série américaine des années 70 du siècle dernier, Mannix, détective bien coiffé et inflexible qui cachait un cœur pur et sensible 🙂

Toujours est-il que, de jour comme de nuit, stars, réalisateurs et journalistes ne laissent aucun répit ou repos à Eddy Mannix… qui, débordé de travail, hésite à prendre un emploi de bureau, stable, plein d’avenir (!) et bien payé, au service d’une multinationale qui fait des essais atomiques dans les îles du Pacifique… Remarquons au passage l’ironie d’une offre professionnelle présentée comme mirifique en 1950. Ainsi, sous des airs de comédie, sont abordées au cours du film diverses questions de société importantes, qui, si elles sont bien celles d’une époque, ouvrent le champ à une réflexion plus large et contemporaine : la religion, le communisme, le capitalisme, les valeurs d’un pays …

Revenons à Mannix, qui, tourmenté par le souci d’être honnête et juste dans ses actes, va à confesse plus que de raison. Au cours de cette journée particulière, il va devoir régler une affaire de kidnapping : dans l’un des studios de la production, où un péplum sur la vie de Jésus arrive en fin de tournage, une célèbre star (incarnée par Georges Clooney) joue un centurion romain touché par la foi. Or, en pleine « peur rouge », une clique de scénaristes s’estimant lésés dans leurs contrats et droits (ce n’était pas encore l’âge d’or des scénaristes et autres show-runners de série tv) militent pour leurs droits d’auteurs et enlèvent la star, qui se trimballe, outre son armure, un bon passif d’alcoolique, des neurones ralentis et quelques casseroles côté réputation…

 

Imaginez la suite, quand par ailleurs le rôle phare d’un film d’auteur est confié à un vacher, spécialiste de film de cow boy, un peu comme si on confiait un rôle de composition psychologique version actor studio à Jean-Claude Vandamme (avec tout le respect que l’on doit à cet acteur). Ou quand des représentants des communautés religieuses, conviés à réfléchir à la véracité des évènements historico-religieux, se crêpent le chignon… Ou qu’une sirène ne supporte pas son costume moulant d’écailles.
Voilà le contexte planté, le tout dans un décor grandiose de studio, carton pâte et autres sublimes mises en scène hollywoodiennes.

Un hommage au cinéma

Tous les genres, symboles et réussites du grand cinéma américain populaire défilent : évidemment le peplum, le western, mais aussi la comédie musicale façon Broadway, le cinéma musical aquatique avec un hommage à Esther Williams ou encore le polar noir des fifties avec ses vamps… Mais au-delà du cinéma américain, du Cuirassé Potemkine au Bal des sirènes, en passant par Ben Hur, les amateurs retrouveront dans Hail Caesar trace de films devenus cultes. Ils se réjouiront aussi des images soignées, de la lumière travaillée et de nombre de plans constituant de véritables vignettes esthétiques dans la narration. Éclectiques et amateurs, les frères Coen puisent à tous les arts : ainsi la scène superbe de l’embarquement sur le sous-marin prend des allures de tableau de Delacroix, et se mythifie au son de chœurs de l’Armée rouge bravant une mer déchainée… Notons au passage, et comme à leur habitude, la qualité de l’univers musical des frères Coen, avec une musique composée cette fois par Cartel Burwell (avec des extraits à écouter sur son site – en anglais).

Utilisant tout du long leur parfaite connaissance de l’histoire et du présent de l’industrie cinématographique, les frères Coen en ont appelé à leurs acteurs fétiches et se sont fait une joie de les utiliser à contre-emploi de leur image habituelle : renouant avec son rôle de décervelé dans O’Brothers, le beau Georges Clooney, défiguré par une frange impériale, est rendu plus bête que Brice de Nice et évoque le personnage un peu crétin de Brad Pitt dans Burn after reading. La prestation de Tinda Swilton dans les twins sisters journalistes, hydre à deux têtes fouineuses, est assez saisissante. Quant à la chiquissime et distinguée Scarlett Johansson, transformée en blonde vulgaire, finaude bimbo qui ne s’en laisse pas compter, elle incarne une sorte d’Arletty version US, ambitieuse, un peu « P. » au grand cœur.

Mais le vrai sujet du film, c’est le cinéma, l’usine à rêves, celle qui produit un cinéma populaire (sans connotation péjorative). C’est peut-être aussi un film qui rend hommage aux Etats-Unis et à la puissance de son cinéma – n’oublions pas que les frères Coen ont participé au scénario du dernier Spielberg, Le pont des espions, véritable hymne à la patrie de la part d’un grand réalisateur de cinéma à grande échelle. Enfin, Hail Caesar, c’est la passion, la foi en l’art, en sa capacité à sublimer le monde et la croyance en des valeurs, celles qui font qu’un film peut se faire grâce à tous les échelons et où chacun doit être respecté pour sa part au grand œuvre :

– Chacun son job, dit en substance Mannix à Georges Clooney, quand l’autre s’essaie à penser :  toi c’est acteur, alors tu joues !

Bref, tous les composants y sont pour passer un vrai bon moment de cinéma, décalé, grinçant et, sous des apparences légères, non dénué de sens critique. Véritable plongée dans les coulisses et les arrière-cours, là où on fabrique les stars, le rêve et l’illusion, Hail Caésar des frères Coen, c’est un peu le côté obscur de la force d’Hollywood 🙂

Le fils de Saul

1 Mar

Grand prix du Festival de Cannes 2015, sorti en salle en novembre dernier, sélectionné pour les Césars 2016 dans la catégorie films étrangers et récompensé le 28 février 2016 par un Oscar, Le fils de Saul est passé sur les écrans sans émotion, reflétant ainsi l’essence de ce film si dérangeant du jeune réalisateur hongrois László Nemes.

Un film sur la Shoah.

– Encore… ont pu dire certains, semblant affirmer que tout a déjà été dit, le pire et l’indicible.

Mais sur le sujet, ce film est unique et dérangeant. Et impossible à qualifier sans le dénaturer car, au fond, il montre la vraie nature de la Shoah : la mort. La déshumanisation. La fin des émotions. L’absence de réaction.  László Nemes ne joue pas sur les émotions. Il les tient tellement (et volontairement) à distance que parfois le spectateur s’étonne de ne rien ressentir d’autre qu’une profonde glaciation intérieure…

Le film déroute d’abord par sa forme : la caméra semble posée sur l’épaule de Saul, le cadrage suit son regard « on découvre les choses dans le plan avec lui », dit le réalisateur, Saul est « notre guide en enfer ». La caméra bouge avec chacun de ses mouvements, produisant une image saccadée et chaotique, avec un effet d’immersion qui décuple le sentiment de confusion et d’irréalité. À cette image se superpose un brouhaha insupportable de cris, d’ordres, de bruits mécaniques et industriels, produisant une sorte de Babel infernal où les langues, les êtres, les choses s’entrecroisent, se bousculent, s’éteignent. Tout se mélange sur l’écran : sons, visions, bruits, cadences, visages, corps, vêtements… avec un effet de distanciation d’autant plus terrifiant que la perception du spectateur est rivée à celle de Saul, regard, ouïe, sensation de mouvement… Un choix que revendique le réalisateur :

C’est un travail de recherche entamé avec mes courts métrages en compagnie du même chef opérateur (Mátyás Erdély), du même ingénieur du son (Tamás Zányi).

Le visage de la déshumanisation

Seul repère dans cet univers dantesque, le visage de Saul, imperturbable, son regard fixe, absent, indifférent : on pense à ces musulmans (« muselmann ») dont parle Primo Levi et d’autres survivants de la Shoah quand ils évoquent ceux qui n’étaient plus que des ombres refermées sur eux-mêmes, « si totalement privés de réactions affectives, d’amour-propre et de toute forme de stimulation, si totalement épuisés, physiquement et psychiquement, qu’ils se laissaient totalement dominer par l’environnement », écrivait Bruno Bettelheim. De ce terme que les nazis utilisaient aussi, on ignore l’origine exacte, posture soumise ou acceptation, forme recroquevillée de ces « hommes-coquillage » selon certaines interprétations puisque, »muschel » veut dire coquille. Quel qu’en soit le sens exact, ils sont ceux qui ont tout lâché : des morts vivants.

Comme le sont les membres des Sonderkommandos, dont la durée de survie n’excédait pas quelques mois. Saul fait partie d’une de ces équipes de déportés dont la tâche assignée au camp les situait à mi-chemin entre bourreaux et victimes. Bénéficiant d’un traitement que l’on pourrait qualifier d’amélioré s’il n’était pire qu’inhumain car, pris parmi ceux dont ils faisaient partie (leur mort programmée étant reportée), les Sonderkommandos étaient chargés de mener les nouveaux arrivants à la chambre à gaz, de les accompagner puis de sortir les corps, avant de faire place nette au plus vite pour l’entrée du convoi suivant.

 

L’obsession et la déraison

Le film semble en mouvement permanent, comme si l’on se glissait dans le corps d’un animal rapide, flairant le danger, courbant le dos, la nuque, le regard, reflétant de façon effrayante la déshumanisation voulue par les bourreaux : cascade de gestes et de déplacements effectués sans âme, sans que la pensée s’en mêle, déconnection totale du corps et de la tête, prélude à la mort de tout et de tous. On suit ce corps devenu machine, outil, instrument participant à l’œuvre commune de mise à mort avant d’être lui-même broyé par le système auquel il est asservi.

Un rythme précipité et régulier, comme un souffle court, reflet d’une urgence absurde, d’un danger permanent mais impossible à analyser avec l’esprit. Seul le corps réagit, agit. Le spectateur se déplace au rythme des mouvements de Saul,  soumis,  happé par la neutralité de ce visage sur lequel rien n’accroche. Dans ce rythme sans équivalent, où la logique et la raison sont abandonnées, une obsession naît à la vue du corps d’un jeune garçon : au mépris de toute prudence ou instinct de survie, Saul veut lui donner une sépulture et trouver un rabbin pour dire le kaddish. C’est une obsession qui tourne à la déraison, mais qu’est-ce qui peut être plus déraisonnable que l’usine d’extermination qu’est Auschwitz ?

L’abandon des vivants

Tout à coup, seul importe pour Saul  le corps de l’enfant, c’est-à-dire le grain de sable dans le processus de déshumanisation : l’infime résidu humain qui réveille le sentiment et provoque chez Saul (et le médecin) une réaction. Sous le visage  impassible de Saul, se déroule alors l’histoire d’une absurdité, goutte d’eau dans un monde où l’absurde est devenu règle. Le fils de Saul, c’est ainsi l’histoire d’une déraison, d’un délire, d’un homme qui veut enterrer un fils qu’il n’a peut être jamais eu.

Mais qu’importe. La logique n’a plus de place dans cet univers où l’impensabilité prime sur la capacité à penser.

Qu’importe ce que l’on vit, qu’importe la tentative de révolte du Sonderkommando, qu’importe la volonté de laisser un témoignage de ce qui se passe dans le camp avec un appareil photo volé et caché, qu’importe de garder les traces d’une extermination massive dont on dissout les cendres dans la rivière… Le seul temps est le présent, l’urgence de l’instant, la seule certitude et la réalité, la mort. Tout est vain quand on est mort.

« Tu as abandonné les vivants pour un mort », reproche un autre membre du Sonderkommando à Saul.

La voix des cendres

des-voix-sous-la-cendrePour faire ce film, le réalisateur László Nemes et sa scénariste Clara Toyer se sont énormément documentés. Evidemment avec Shoah de Lanzmann mais aussi grâce à des historiens, des témoignages, et à ces rouleaux d’Auschwitz, ultimes tentatives de transmission (Des voix sous la cendre publié par le Mémorial de la Shoah) .

Le film a été tourné en 35 mm et non en numérique, avec une lumière volontairement froide et quasi « industrielle », donnant un film aux couleurs ternes, sans nuances, dont je ne sais plus si la teinte grise permanente est le fruit de mon imagination ou la réalité du film.

Le fils de Saul nous mène au-delà du possible, là où rien ne peut être appréhendé avec les outils habituels de compréhension et d’analyse. Sur l’écran, dans la salle, comme dans ces lieux de mort, plus rien n’a de sens. Sauf cette prière, dernière volonté d’un humain pour un autre. Ce fils à enterrer est l’étincelle, le sursaut de quelque chose d’immatériel et indestructible, quelque chose qui pourrait être le sentiment d’humanité. Pourtant, à Auschwitz, l’humanité est vaincue : dans l’usine à tuer, il n’y a ni héros ni survivant. Ainsi nous rappelle László Nemes :

La Shoah, c’est la mort.

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