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Le chef-d’oeuvre de Terrence Malick : Les Moissons du ciel

20 Jan


Prix de la mise en scène au festival de Cannes 1979, Oscar de la meilleure photographie en 1978, Les Moissons du ciel est le second film du cinéaste américain Terrence Malick, classé par le site Allociné, avec 13 autres films, comme meilleur film de tous les temps (film ayant reçu la note maximale de 5 par les critiques).

Sur fond de mélodrame, Malick développe ici les thèmes chers de son cinéma : la nature sauvage et les grands espaces dans lesquels on se perd ; l’homme rongé par le mal, le vice : la décadence, peut-être, d’une civilisation ; l’amour et la mort, le paradis et le purgatoire.

On peut mettre des mots sur un film : mais Les Moissons du ciel est avant tout un film à l’esthétique captivante, influencée notamment par les peintures d’Edward Hopper, qui doit être vu sur grand écran.

Une influence d'Edward Hopper

L’influence de la peinture de Hopper sur Malick

Maison près de la voie ferrée, Edward Hopper

Maison près de la voie ferrée de Hopper

Cin’Eiffel vous propose cette projection exceptionnelle du chef-d’oeuvre de Terrence Malick le jeudi 23 janvier 2014, à 19h30.

La soirée sera présentée et animée par Natacha Thiéry, maître de conférences en esthétique du cinéma à l’université de Lorraine, que nous avons déjà eu le plaisir de recevoir, il y a tout juste un an, pour la projection du Voyeur de Michael Powell.

Natacha Thiéry_photo

Natacha Thiéry

Benoît N.

« Top of the lake » : la noirceur lyrique de Jane Campion au sommet

14 Jan

Voici, s’il en était besoin, 5 raisons de s’intéresser de près à la mini-série diffusée sur Arte en novembre dernier d’une réalisatrice au meilleur de son art :

1 / Un nouveau format

Palme d’or au festival de Cannes pour La Leçon de piano en 1993, Jane Campion débarque à la télévision avec un projet qu’elle qualifie d’irréalisable au cinéma. Elle précise, dans une interview avec Olivier Joyard pour Les Inrockuptibles, qu’elle a « cherché à jouer sur la frontière entre l’intensité et l’intimité, en gardant de la place pour une certaine lenteur ». La réalisatrice raconte avoir été séduite par ce format en regardant la série Deadwood : « Je me suis demandé comment utiliser cette liberté d’expression pour explorer des personnages dans le contexte du genre policier. La segmentation en 6 épisodes m’est apparue évidente ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Campion a été bien inspirée.

2/ Une intrigue déconcertante

Écrite avec le scénariste Gerard Lee, l’histoire débute avec la disparition de Tui, une enfant de 12 ans, enceinte, près du lac Wakatipu. Robin Griffin, une inspectrice de la brigade des mineurs, revient alors dans sa ville natale pour sauver la jeune fille, avec l’aide de l’inspecteur Al Parker. L’enquête va rapidement se diriger vers un campement de femmes récemment installé, s’écartant alors du polar classique pour s’engager sur un sentier plus mystérieux.

3/ Le jeu saisissant des acteurs

Dans sa série, Campion fait se croiser acteurs de cinéma et figures du petit écran. Pour son premier rôle principal, Elisabeth Moss – la « Peggy Olson » de Mad Men – s’en sort plutôt bien en flic obligée de marcher dans les traces d’un ancien traumatisme. Aux côtés de cette jeune femme vaillante et fragile dont toutes les défenses volent une à une en éclats, Holly Hunter, l’actrice trop rare de La Leçon de piano et muse de la réalisatrice, campe avec un irrésistible humour à froid la gourou d’une communauté de femmes, et Peter Mullan – habitué des films de Ken Loach – interprète magistralement un des personnages les plus menaçants, Matt Mitcham, baron de la drogue, père tyrannique et ancien hippie à la tête de la petite communauté.

L’actrice Holly Hunter alias JG dans Top of the lake

4/ Un cadre grandiose propice à l’étrangeté

Une légende maorie raconte qu’au fond des eaux glaciales du lac Wakatipu repose le cœur d’un démon qui bat. Celui de Matau, géant brûlé dans son sommeil qui aurait ensuite donné la forme de l’étendue d’eau. Lake Top, la petite ville perdue entre lac et montagnes offre un cadre à la fois magnifique et anxiogène au récit. Le choix de cet écrin montagneux au sud de la Nouvelle-Zélande – où sont aussi tournées les trilogies du Seigneur des Anneaux et du Hobbit –, permet à Campion – à l’image de David Lynch –  d’explorer les eaux noires qui suintent au cœur des mondes les plus lisses. Cette région représente un idéal de bonheur et d’harmonie pastorale : comme chez les poètes romantiques, dont elle est une lectrice assidue, le retour à la nature, l’isolement, loin du bruit des villes, lui semblent un voyage salutaire… mais aussi une quête illusoire, une nouvelle source de tourments : « On vient chercher la pureté, la sérénité, mais nos névroses nous suivent partout où nous allons. Et plus nous nous approchons d’un monde en paix, plus elles nous semblent douloureuses ».

5 / Des influences marquées et des thèmes puissants

Top of the Lake est un puits de références et de clins d’œil : en premier lieu, comme évoqué plus haut, à la série de David Lynch, Twin Peaks, avec une enquête policière assez peu réaliste, prétexte à explorer une petite communauté en apparence paisible mais qui recèle un certain nombre d’inquiétants secrets. Le formalisme tiré à quatre épingles de l’inspecteur Al Parker n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de l’agent spécial du FBI Dale Cooper… Campion s’inspire également de la danoise The Killing, tout autant que de Milleniumdans laquelle, écrit-elle, « la violence faite aux femmes n’est pas une simple péripétie », ce qu’elle a voulu retranscrire dans Top of the lake afin « qu’on en ressente le poids et la douleur ».

Par ailleurs, avant d’en venir au cinéma, Jane Campion a étudié la peinture et, parmi les innombrables sources de sa série, elle cite Les Bergers d’Arcadie, de Nicolas Poussin, qui illustre une fameuse locution latine, Et in Arcadia ego – « Moi (la Mort), je suis aussi en Arcadie (le pays des délices) ».

Et in Arcadia ego (deuxième version),1638-1640, de Nicolas Poussin

Elle l’avait fortement à l’esprit en développant un des segments les plus étranges de son récit, l’histoire d’une colonie de femmes qui s’installe dans un somptueux écrin de verdure au pied des montagnes. Ces femmes vivent dans des conteneurs, et leur petit coin de paradis, justement baptisé « Paradise », n’est pas à l’abri des ondes macabres. Tribu d’« anciennes combattantes de l’amour », souvent dans la force de l’âge, qui forment un genre de chœur grec démantibulé, emmené par la pseudo-Pythie, JG, elles ont atterri là, lestées de leur passé douloureux, parce que la société ne leur convient pas et qu’elles ne lui vont pas non plus. La réalisatrice se dit « curieuse de ces femmes qui se construisent une vie en marge, dans l’affirmation de leur liberté. J’ai envie de les filmer car je suis comme elles… » . La série possède donc clairement une dimension féminine et féministe, servie par le talent de Campion à filmer des femmes souvent victimes de la violence d’une société patriarcale. Mais les hommes de Top of the lake ne sont pas en reste : complexes et torturés, figures d’un monde archaïque, ravagés par leurs pulsions, absorbés par leurs trafics et affolés par ces femmes qui débarquent dans leur contrée reculée, eux aussi vivent plus ou moins en tribu, sous la coupe d’un patriarche aussi violent qu’attachant.

Pour sa première incursion dans le genre de la série, Jane Campion livre une œuvre moderne et déroutante, à la fois cocasse et anxiogène, un polar totalement hypnotique marqué du sceau de la cinéaste : un imaginaire fécond et un humanisme vibrant.

Seule femme à avoir décroché la Palme d’Or, la réalisatrice présidera cette année le 67e Festival de Cannes.

Les tableaux de Picasso dans Jules et Jim

17 Sep

Notre première soirée de la troisième saison de Cin’Eiffel, consacrée à Jules et Jim de François Truffaut, approche : dans 10 jours exactement, le jeudi 26 septembre à 19h30 !

L’occasion pour nous de vous proposer un focus sur une originalité du film de Truffaut, qu’Antoine de Baecque, notre intervenant et grand spécialiste du cinéaste, nous explicitera très certainement : la présence dans Jules et Jim de 13 tableaux de Picasso.

Ces tableaux, dans le film, couvrent la période 1900 à 1923 du peintre : en plus d’une fonction chronologique certaine, ils assurent une fonction lyrique non négligeable, donnant ainsi la preuve romanesque du travail de Truffaut et participant aussi de l’émotion que le spectateur ressent.

Truffaut déclarait, à propos de la place de ces tableaux dans son film :  » J’ai voulu éviter le vieillissement physique, les cheveux qui blanchissent. Gruault a trouvé une chose qui m’a beaucoup plu pour marquer le temps qui s’écoule. C’était de placer dans les décors les toiles maîtresses de Picasso. On a vraiment une graduation, on verra arriver l’impressionnisme, l’époque cubiste, les papiers collés ». Les tableaux ont donc une fonction narrative forte et marquent le temps, là où les personnages, dans leur quête d’amour absolu, restent inaltérables.

Nous le verrons avec Antoine de Baecque à la suite de la projection : Jules et Jim est un film aux ressources quasi inépuisables, rempli de références.

Si vous voulez d’ores et déjà en savoir plus sur Truffaut, je vous conseille l’ouvrage biographique que de Baecque et Toubiana lui ont consacré   : François Truffaut (édité chez Gallimard et disponible à la Médiathèque).

Vivement jeudi qu’on en sache plus !

Benoît N.

Deux arts en miroir

29 Août

 Moulin cinéma

Dans un bel album aussi raffiné qu’instructif, Joëlle Moulin, docteur en histoire de l’art, revisite les cinéastes par l’influence des peintres sur leurs œuvres.

Parmi les thèmes qui argumentent un sujet riche et foisonnant, elle aborde le genre du biopic de peintres, via les différentes visions de Van Gogh chez Pialat, Minnelli et Kurosawa avant de s’arrêter sur Edward Hopper, chantre d’une Amérique moderne et désenchantée ayant inspiré Alfred Hitchock ou Woody Allen. Elle insiste également sur le style pictural indissociable de certaines œuvres : l’impressionnisme chez Jean Renoir, l’estampe japonaise chez Kurosawa et Ozu ou – plus surprenant – révèle les traces de l’expressionnisme allemand chez certains réalisateurs hollywoodiens à l’instar de Victor Fleming. Elle commente par ailleurs les élans et transpositions picturales dont témoignent les films des cinéastes-peintres Takeshi Kitano et David Lynch.

Ce matériel très fourni est prétexte à l’exposition d’images en miroir – splendide iconographie ! – et à une analyse tout à fait pertinente, originale et iconoclaste. Parmi ces étonnants rapprochements visuels, un saisissant parallèle entre Janet Leigh hurlant sous la douche dans Psychose et le très fameux tableau d’Edvard Munch, Le Cri.

« Cinéma et peinture », Joëlle Moulin (Citadelles et Mazenod)

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